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Manuel Valls

  • Benoît Hamon condamne-t-il la gauche ?

    Décidément, la préparation de cette présidentielle déjoue tous les plans et pronostics des grands manitous des sondages. Après l'élimination de Cécile Duflot pour EELV, la qualification de François Fillon contre les deux favoris Sarkozy et Juppé, le forfait (pas si surprenant que cela) du Président de la République, voilà que la primaire de la Belle alliance populaire réserve une nouvelle surprise. Sous réserve que les résultats annoncés soient fidèles à la réalité du vote (la prudence est de mise en l'espèce), Benoît Hamon a pris une sérieuse option pour sa désignation comme candidat pour les scrutins d'avril et de mai prochains. Qui aurait parié voici un mois sur le leader de l'aile gauche du PS alors que l'ancien premier ministre (soutenu par la quasi-totalité du gouvernement et la grande majorité des parlementaires) et l'ancien ministre de l'économie (porté par la plupart des "frondeurs" et les proches de Marie-Noëlle Lienemann et de Gérard Filoche) se disputaient les pronostics ?

    Pour tenter de mobiliser l'électorat de gauche qui refuserait l'alternative entre Emmanuel Macron et Jean-Luc Mélenchon et qui souhaiterait un candidat "crédible", Manuel Valls a brandi avec la fougue qu'on lui connaît le risque d'une disqualification certaine de la gauche de gouvernement si la candidature de Hamon était retenue par les électeurs. Avant d'examiner cet argument, on notera que l'ancien premier ministre a repris ses accents traditionnels qui "clivent" la gauche alors qu'il s'était évertué (en vain ?) à les atténuer pendant la campagne du premier tour en se voulant l'homme du rassemblement. Passons.

    L'argumentation de Manuel Valls est à double détente. D'une part, la France a besoin, dans le contexte des graves incertitudes qui pèsent sur elle (menace terroriste, risque d'un rapprochement entre l'Amérique de Trump et la Russie de Poutine) d'un responsable d'expérience et d'autorité, étant entendu par l'ancien maire d'Evry en disposerait à la différence de son concurrent. D'autre part, certaines des propositions de Benoit Hamon (notamment le revenu universel et la légalisation du cannabis) risqueraient de radicaliser encore plus un électorat très droitier, renforçant dans le meilleur des cas la candidature de Macron, dans le pire celles de Fillon voire Le Pen. La vision proposée par Valls ne manque pas de logique : si on propose des mesures "trop à gauche", on effraie un électorat modéré qui aurait pu être intéressé par la candidature d'un "républicain pragmatique" que serait Valls.

    Cet argument massue mérite trois types de remarques. La première a trait au bilan gouvernemental et à l'impopularité record que celui-ci a suscité. La raison en est-elle que l'action conduite par les premiers ministres Ayrault puis Valls a été trop audacieuse, a effrayé l'électorat dit modéré ? Ce reproche qu'on avait pu entendre lorsque Lionel Jospin était premier ministre (notamment sur la mise en place des 35 heures) ne m'a pas paru très souvent utilisé depuis 2012. Au contraire, il a été reproché au pouvoir actuel pêle-mêle d'avoir trahi le discours du Bourget ("mon ennemi, c'est la finance"), d'avoir renoncé sans combattre réellement, par exemple sur la réorientation de la politique européenne, d'avoir échoué dans la réduction du nombre de chômeurs tout en accordant des réductions d'impôt aux entreprises sans contrepartie, et plus largement d'avoir donné le sentiment de ne pas croire à la possibilité d'une politique de gauche. 

    Si la gauche, et singulièrement le PS, a perdu l'essentiel de ses relais territoriaux dans les villes, les départements et les régions, ce n'est globalement pas pour cause de mauvaise gestion locale, mais bien parce que le compte n'y est pas au niveau national. Bien entendu, l'indécision de François Hollande, ses "frasques" avec les journalistes ont amplifié le désamour, mais la raison de celui-ci est d'abord politique. S'il n'est pas certain que les audaces de Hamon sont payantes sur le plan électoral, il est plus que probable que la tiédeur des idées de Valls auront du mal à trouver un espace politique.

    Seconde réflexion : les Français sont en attente de nouveautés, de fraicheur et de cohérence. Les trois candidats qui émergent actuellement (François Fillon, Emmanuel Macron et Jean-Luc Mélenchon, la situation de Marine Le Pen se plaçant dans une autre perspective) n'ont pas fait preuve de modération ni brillé par leurs calculs politiciens. L'ancien premier ministre de Nicolas Sarkozy a affirmé un credo très droitier avec des propositions tranchées ; l'ancien patron du parti de gauche développe la carte de l'insoumission (on a connu positionnement plus frileux). Quant à l'ancien (?) protégé de François Hollande, E. Macron, ce qui séduit actuellement est d'abord l'audace de ce jeune homme, sa capacité à s'extraire du jeu des partis et des clivages politiques. Qu'on le veuille ou non, les Français aspirent à une forme d'espérance que chacun de ces trois protagonistes développe. Sur le papier, les projets de Fillon, Macron et Mélenchon paraissent très compliqués à mettre en œuvre (et ce pour des raisons diamétralement opposées) et pourtant, c'est ce côté transgressif qui a séduit... au moins pour l'instant.

    La dernière remarque par rapport à l'objection de Valls à la candidature de Hamon a trait à la conception qu'on a de la politique. En supposant que les électeurs de gauche aspirent à de la tiédeur et du "pragmatisme" (ce que je ne crois pas), faut-il leur donner ce qu'ils demanderaient ou proposer ce qui est jugé utile pour le pays et la promotion d'un certain nombre d'idéaux comme la justice sociale, l'émancipation individuelle et collective ou la lutte contre la violence des rapports économiques. Si on juge que le revenu universel permet de lutter contre la pauvreté (qui s'est renforcé pendant ce quinquenat malgré l'engagement réel du gouvernement sur ce dossier), de redonner sens au lien social et de partager le travail, alors faut-il le disqualifier parce qu'il serait trop coûteux ? Il est évident que cette question comme tant d'autres mérite débat et notamment sur son volet financement, mais il est certain que les arguments d'autorité ne fonctionnent plus.

    Alors que tant de propositions "pragmatiques" ont échoué, que tant de recettes teintées de néo-libéralisme ont montré leurs limites, il parait utile de laisser place à une forme d'utopie, notamment pendant toute la phase de la campagne électorale. Si les politiques ne sont là que pour nous dire ce qui "marche" ou "ne marche pas", autant les remplacer par des technocrates qui sauraient ce qui est efficace et s'interroger d'élections ouvertes. Vous me direz que les politiques se sont souvent transformés en "technos" sûrs d'eux et hermétiques à tout débat démocratique. CQFD.             

  • Le jeu vraiment dangereux de Manuel Valls

    Cette semaine, une vidéo a fait le tour des réseaux sociaux. Lors d'un meeting de soutien à la politique gouvernementale, un vieux militant du PS s'approche du ministre Stéphane Le Foll (un très proche de François Hollande) et lui tend un panneau : "Valls, démission". Il est immédiatement plaqué au sol par deux membres de la sécurité du PS, sans réaction apparente du ministre.

    Aussi extrême soit-elle, cette image résume la situation de plus en plus inconfortable dans laquelle se trouve la majorité politique (qui l'est de moins en moins). Non seulement elle se retrouve confrontée à un Front national qui, malgré ses contradictions et sa stérilité politique, continue son ancrage dans le pays. Non seulement elle est fortement contestée par les Républicains qui déploie une série de propositions passablement démagogiques, trempés dans le libéralisme pur sucre. Sur l'autre front - la gauche de la gauche -, le pouvoir est vivement contesté dans la rue : malgré les tentatives - pour le moins maladroites - de museler le mouvement, les manifestations n'ont jamais cessé depuis trois mois. Malgré la baisse de leur audience, elles traduisent un sentiment de ras-le-bol du "peuple de gauche" qui va au-delà de la loi Travail. 

    Dans ce contexte, on pourrait penser que le chef de la majorité qu'est le Premier ministre cherche à rassembler la majorité, à trouver des compromis internes et à être dans une démarche d'écoute. C'est tout le contraire qui se passe. A la manière d'un Sarkozy, Manuel Valls cristallise les tensions, met de l'huile sur le feu. Les exemples abondent, par exemple dans la gestion de la loi Travail. En mars, Matignon présente une première version du projet de loi dont tout le monde a le sentiment qu'elle a été rédigée avenue Bosquet (siège du Medef).

    En avril, avant l'examen à l'Assemblée de la loi, son cabinet fait rajouter dans une interview de la ministre du travail un passage sur la possibilité d'un recours au 49-3 (ce qui s'est effectivement passer). En mai, Matignon mobilise tous les moyens de pression et imaginable (chantage sur les investitures ou les dossiers locaux défendus par les députés) pour que la motion de censure de gauche ne puisse être déposée.

    En juin, au moment où les organisations syndicales se débattent avec le problème de l'extrême violence de plusieurs centaines de jeunes, il accuse ni plus ni moins la CGT de complicité avec les casseurs. Ensuite, il tente de faire interdire une manifestation syndicale (un événement insolite), et ce malgré l'avis défavorable du ministère de l'intérieur. Sur le fameux article 2 de la loi, il refuse tout aménagement qui permettrait aux branches d'encadrer les fameux accords d'entreprise, notamment sur les heures supplémentaires. Il parie sur l'usure des contestataires, les vacances qui approchent et cherche la victoire par épuisement de l'adversaire. 

    Ce ne sont pas les seuls terrains où le Premier ministre fait montre de brutalité. En début d'année, il se heurte violemment au président de l'observatoire de la laïcité, Jean-Louis Bianco, qu'il accuse de complicité (rien que cela !) avec les courants fondamentalistes de l'islam. Se transformant en petit "père Combes" du début du 20e siècle, il propose une vision de combat de la laïcité qui contribue à diviser un peu plus le pays et que beaucoup de musulmans sentent, à tort ou à raison, dirigée contre eux. Lors d'un voyage en Israël, il ne fait pas montre d'une grande fermeté vis-à-vis du gouvernement hébreu, pourtant le plus à droite de toute son histoire, et qui continue sa politique de colonisation de la Cisjordanie. 

    A quel jeu joue Manuel Valls ? D'une certaine manière, il est cohérent avec le programme qu'il avait déroulé lors des primaires de la gauche en 2011. Il avait déjà indiqué que la matrice de la gauche n'était plus adaptée au nouveau siècle et qu'il fallait casser des tabous (comme les 35 heures). Le problème, c'est que son projet n'avait alors obtenu l'assentiment que d'un électeur des primaires sur vingt... Depuis qu'il a accédé à Matignon (avec la complicité de Hamon et Montebourg...), il profite allègrement des atermoiements du président Hollande qui, lui, n'a aucune vision claire, pour pratiquer le coup de force permanent. "C'est ça ou je pars" !, dit-il à l'Elysée qui ne voit aucun Premier ministre de rechange. 

    L'élection de 2017 est perdue pour la gauche, estime Valls, qui pense qu'il n'aura pas à y aller dans la mesure où Hollande se représentera. Perdu pour perdu, il veut que ce scrutin soit l'occasion de sceller la séparation définitive des deux gauches : celle qui gouverne dans une logique sociale-libérale et celle qui proteste. Il pense que le PS ne survivra pas aux scrutins de 2017. Le parti unifié par François Mitterrand en 1971 explosera, une partie voulant constituer une formation de gauche réformiste ; une autre assumant le quinquennat Hollande et sa politique économique de l'offre. La gauche risque d'être dès lors d'être fracturée entre trois composantes : une frange radicale autour de Jean-Luc Mélenchon qui campe une forme de pureté ; une gauche de réformes ambitieuses qui n'a pas peur de l'affrontement avec le patronat ; une gauche blairiste qui veut accompagner, le moins brutalement possible, l'entrée de notre pays dans l'économie mondialisée.

    La gauche n'aura dès lors aucune chance de reconquérir le pouvoir, chaque bloc représentant entre 10 et 20 % de l'électorat. Manuel Valls fait sans doute le pari de se rapprocher d'une partie de la droite et du centre qui refuserait une politique libérale effrénée ou des alliances avec le FN. Il espère ainsi créer cette fameuse troisième force dont les chances de succès sont très faibles dans le cadre de la Ve République. Le débouché politique de cette stratégie de destruction de la majorité politique conduite par Manuel Valls est donc très incertain. alors que les dégâts sont déjà considérables. On peut dès lors comprendre pourquoi des socialistes convaincus demandent le départ du Premier ministre.

     

  • Après le recueillement, se poser des questions

    On ne rajoutera pas beaucoup de phrases sur la terrible nuit du 13 novembre où près de 130 personnes perdirent la vie arrachée par des nihilistes qui se prétendent musulmans. Tout a été dit et le recueillement est souvent préférable à l'inflation de mots et d'émotions affichées.


    Quarante-huit heures après ces carnages, il est important de se poser quelques questions sur les raisons de cette faillite de l'antiterrorisme français. Là, nous n'avons pas affaire à l'action de "loups solitaires", mais à une coordination très sophistiquée entre sept et huit personnes. A aucun moment, semble-t-il, l'un de ces terroristes n'a été appréhendé alors que les opérations de préparation de ces actions ont dû se dérouler sur plusieurs jours, voire semaines, et que des complicités locales sont probables. Comment se fait-il que les services du renseignement, dont le Parlement a accru récemment les pouvoirs, n'ait intercepté aucune communication (même cryptée), n'ait décelé aucun mouvement suspect ? L'argument selon lequel des dizaines d'attentats ont été déjoués par les services français n'est pas convaincant.

    Par-delà la sempiternelle question des moyens (qui ne peut être perpétuellement invoquée alors même que la DCRI a vu ses moyens augmenter de 12 millions d'euros), il faut s'interroger sur l'organisation de la collecte et du traitement du renseignement dans ce pays. Le modèle est-il adapté à la menace d'aujourd'hui ? Il ne semble pas. Dans un article bien informé du site Médiapart ("L'antiterrorisme est à la peine depuis 2008"), un spécialiste interrogé en 2012 par une mission d'information parlementaire disait : « La DCRI a été conçue comme une forteresse pour lutter contre le "grand" terrorisme organisé transnational ». Elle n'est donc adaptée à des menaces « infra-étatiques, non conventionnelles, dynamiques, diffuses et non prévisibles ». 

    On attendrait des responsables gouvernementaux, à défaut d'une démission (ce qui se pratique dans la plupart des démocraties), de regarder les réalités en face. Quatre lois ont été votées en quatre ans, amplifiant les pouvoirs des services de renseignement. Or, ni les tueries de janvier ni celles du 13 novembre n'ont été évitées. Alors faut-il faire une 5e loi et accroitre encore les possibilités d'investigation des forces de sécurité, ce qui interrogent nos libertés démocratiques ? Cela va être le discours du président des Républicains et de nombreux responsables politiques qui ont, depuis longtemps, renoncé à réfléchir sérieusement.

    "Nous devons anéantir les ennemis de la République". La déclaration martiale de Manuel Valls, au lendemain des tueries, fait partie de l'arsenal classique du discours politique face au terrorisme. On se souvient, dans les années 80, de la déclaration de feu Charles Pasqua : "Nous allons terroriser les terroristes". Le premier ministre s'inscrit dans cette lignée des responsables (souvent de droite) qui font "péter les galons".

    L'assertion la plus démagogique du "Sarkozy de gauche" est celle de l'expulsion des "imams radicalisés". Démagogique parce que cette possibilité existe déjà - et qu'elle est pratiquée - et parce que le lien entre le terrorisme et l'influence de ces imams très minoritaires n'est pas avérée. Il ne s'agit pas de dire que certains imams ne sont pas dangereux et qu'ils ne doivent pas être mis hors d'état. Mais toutes les études sérieuses ont montré que les terroristes sont des êtres désocialisés qui ont coupé les ponts avec toutes les institutions, y compris religieuses. 

    Mettre en avant les imams radicalisés devant les Français sur la chaîne la plus fréquentée est une façon, peut-être involontaire, de désigner la religion musulmane comme responsable du terrorisme. Après, on attendra le même Premier ministre appeler à lutter contre l'islamophobie... 

    Il est plus facile de désigner des bouc-émissaires (une théorie qu'avait développé le regretté René Girard) que de regarder les propres failles de l'appareil d'Etat et de vouloir les réformer. Avec de tels "responsables" politiques, nous ne sommes pas prêts de trouver des solutions à nos maux collectifs.