03 mai 2012

Débat : le spectre de la ligne Maginot

Que retenir de ces près de trois heures de confrontation entre les deux prétendants à l'Elysée ? IncontestabSarko hollande.jpglement, un état de tension maximal entre ces deux politiques aguerris qui se croisent depuis une vingtaine d'années sur la scène politique. L'un et l'autre se sont voulus ultra-clivants, François Hollande dans son rôle de président rassembleur, à la fois modeste et exigeant, Nicolas Sarkozy dans sa posture de protecteur face aux périls qui menacent notre pays (« la folie dépensière » du socialiste, « la faucille et le marteau » des syndicats, la passoire que serait l'Europe de Schengen). Chacun était dans son rôle et il n'y aura eu au final aucune grande surprise dans ce débat.

On pourra malgré tout s'étonner de l'absence de questions sur le domaine régalien par excellence qu'est la défense nationale. Quelques thèmes auraient mérité d'être abordés. Faut-il rester dans le commandement de l'Otan, comme nous y a replacé l'actuel président ? Par-delà le bourbier afghan, quelle doit être notre philosophie en matière d'intervention dans les différents conflits régionaux? Sur le nouveau foyer du terrorisme que constitue l'espace sahélien (à deux heures d'avion, comme on disait en parlant de la « bataille de Sarajevo »), jusqu'où peut-on aller dans la lutte contre ce nouveau péril ? Et sur l'axe de la politique étrangère, là aussi escamoté, on aurait bien aimé avoir des perspectives quant à notre relation avec la Chine ou avec les puissances émergentes (Inde, Brésil...), sans oublier les rapports avec notre allié américain. Que dire également du silence sur le conflit israélo-palestinien ou sur les nouveaux régimes arabes plus ou moins démocratiques?

En regardant ce débat où les charges succédaient aux bons mots, où les attaques gratuites (que venait faire DSK dans cette galère?) se mêlaient aux traits d'humour (là dessus, Hollande est vraiment au-dessus du lot), on pouvait avoir le sentiment que la France vivait seule dans sa bulle, qu'elle était simplement entourée de notre voisin allemand dans la vieille relation ambiguë d'admiration et de crainte et avec quelques contre-exemples à ne pas suivre, la Grèce et l'Espagne, longtemps dirigés par des socialistes (dixit Sarkozy) ou l'Italie contrôlée par « votre ami Berlusconi » (selon Hollande).

Curieuse impression que celle de notre pays qui ne voit la mondialisation que sous ces angles négatifs (délocalisation, immigration sauvage) et se déchire sur des enjeux de politique nationale. Bien entendu, les candidats pourront arguer, non sans raison, qu'ils auraient bien aimé répondre à des questions internationales et qu'ils ont manqué de temps pour cela (ce qui donnera de l'eau au moulin de Sarkozy qui proposait plusieurs débats). Mais, par exemple dans leur conclusion qui était totalement libre, aucun des deux n'a élargi le débat. François Hollande, certes, a pris de la hauteur en parlant de justice, de redressement du pays et de refus des peurs qui seraient véhiculées par son adversaire (en ce sens, on a été servi avec une nouvelle fois le chiffon vert de l'islam agité par le président sortant) tandis que Nicolas Sarkozy s'adressait, assez maladroitement d'ailleurs, aux électeurs de Marine Le Pen, de François Bayrou et aux abstentionnistes (qui sont effectivement sa seule issue pour ne pas faire ses valises pour Neuilly). Là encore, on cultive l'idée que notre pays (qui bien sûr a des atouts) va s'en sortir seul, grâce à la vaillance de son peuple et à la lucidité (?) de ses élites. Il faut avouer que tout cela paraît un peu court...

Sur l'immigration, par exemple, chacun a rivalisé en promesses pour évidemment accueillir moins d'étrangers (sauf sur les étudiants où Hollande a fait entendre sa différence). En tenant ce discours de la maîtrise quasiment mathématique des frontières, on a oublié d'expliquer pourquoi tant de nos voisins, notamment africains, veulent venir chez nous et sont prêts à risquer leur vie pour cela. La France, seule, ne peut évidemment impulser le développement de ces pays, mais elle peut tout de même prendre la tête des pays riches pour aller dans cette direction. Pas un mot n'a été dit sur ce sujet et on a fait croire que l'on pouvait, dans ce contexte, réduire les migrations alors qu'elles vont, sans doute, s'accentuer dans les prochaines années. Sur ce plan, le candidat de gauche, lui aussi paralysé par les 18 % de Le Pen, n'a pas su faire entendre une musique un tantinet différente. Caresser l'opinion dans le sens du poil ne nous prépare pas aux échéances difficiles qui nous attendent sur les enjeux de la crise écologique, de l'arme nucléaire ou du partage des richesses. En écoutant hier le débat, on pouvait avoir le sentiment que notre horizon s'arrêtait aux portes de Strasbourg, Vintimille ou San Sebastien. Cruelle illusion !

En définitive, on peut sans doute s'accorder sur un match nul entre Hollande et Sarkozy. L'un et l'autre ont été fidèles à leur image, personne n'a « écrasé » l'autre (comment penser que cela pouvait arriver, au vu de l'expérience des deux protagonistes?). Pour autant, nous n'avons pas été plus éclairé sur la présidence qu'ils voulaient incarner : tout avait été dit précédemment et le style du débat, très accroché et peu pédagogique, ne permettait guère d'aller plus loin. Il faudra d'ailleurs, à terme, réfléchir aux modalités pratiques pour faire vivre ce grand moment de débat démocratique. La façon dont cela est conçu actuellement donne lieu davantage à un combat de boxe qu'à un vrai échange d'arguments. Peut-être est-ce ce que les médias (et les spectateurs que nous sommes) recherchent. Mais cela ne grandit pas forcément la politique. Il faudrait sans doute à l'avenir proposer deux débats, l'un sur les enjeux purement internes, l'autre sur la France dans le monde et surtout introduire le débat par un exposé neutre (rappeler des faits et des chiffres) pour éviter cette bataille de chiffonniers à laquelle les deux postulants à l'Elysée se sont livrés, par exemple sur les statistiques du chômage.

La nouvelle façon de présider que nous promet François Hollande suppose que notre pays grandisse dans sa façon de débattre. Les passions politiques sont évidemment nécessaires et aucune rationalité ne s'impose d'en-haut. Pour autant, en ces temps compliqués et tourmentés, il serait bon de ne pas réinventer je ne sais quelles nouvelles lignes Maginot. Celles-ci n'ont amené dans notre histoire que désillusions et défaites. Ce n'est pas parce qu'un électeur sur cinq veut tout jeter par-dessus bord et se donner à une pseudo Jeanne d'Arc que notre pays doit s'engager sur des voies chimériques et dangereuses qui n'ont jamais préparé son avenir.

02 mars 2012

Gauche / paysans : le désamour est-il éternel ?

A l'occasion du Salon de l'agriculture, tous les prétendants à l'Elysée ont fait le détour par la porte de Versailles. françois hollande,nicolas sarkozy,paysans,fnsea,confédération paysanneEt certains, à l'image de François Hollande, s'y sont particulièrement attardés avec un marathon de près de 12 heures. On ne discutera pas de l'amour, sans doute immodéré, des belles aquitaines ou des rondes normandes que peut avoir l'actuel président de la très rurale Corrèze. On notera simplement que le candidat socialiste présente un retard considérable dans la population agricole en termes d'intentions de vote, ceci expliquant sans doute cela.

Selon un récent sondage, il serait crédité de 14 % alors que le président-candidat culminerait à 40 %. Fait exceptionnel : Hollande est doublé sur cet électorat par Marine Le Pen et François Bayrou. Les socialistes se rassurent - comme ils peuvent – en notant que ces 14 % représentent un doublement par rapport à 2007 où Ségolène Royal n'avait obtenu que 7 % des suffrages des agriculteurs. On pourrait penser que les faibles résultats de la présidence Sarkozy – au cours de laquelle le revenu de certaines catégories, notamment en fruits et légumes, a dégrigolé – pouvait profiter à un candidat socialiste qui marche régulièrement sur les pas de son devancier corrézien, Jacques Chirac. Eh bien non !


Plusieurs types d'explication peuvent être avancées pour interpréter ce désamour persistant. Historiquement, la gauche a été portée par des forces urbaines, professeurs des villes, ouvriers des grands centres industriels ; les campagnes étant majoritairement acquises à des forces plutôt conservatrices et cléricales. De plus, la domination pendant des lustres des thèses marxisantes, avec la logique de collectivisation des terres, a été un épouvantail pour des campagnes, même dans les contrées radicales-socialistes, attachées à la petite propriété familiale. Pourtant, divers acquis pour l'émancipation paysanne, comme le statut du fermage – pour en finir avec l'archaïque métayage – ou les offices fonciers, ont été portés par des gouvernements de gauche (1936, 1945). Mais la gauche n'a pas su capitaliser sur ses avancées. Elle doit tenter d'en comprendre les raisons si elle veut conquérir une partie des agriculteurs.

Elle doit proposer une lecture fine de cette catégorie qui ne représente plus que 3 % de la population active. Celle-ci est à la fois très disparate (en termes d'activité, de type d'exploitation et surtout de revenus) et très soudée. Dans un contexte où les terres agricoles continuent à être grignotées par la voirie et la ville (grave erreur écologique !) et où la logique de compétition mondiale fragilise les solidarités et la politique agricole commune, les agriculteurs ont tendance à faire corps face à l'adversité. C'est la raison pour laquelle un syndicat aussi contesté - et contestable – que la FNSEA résiste assez bien aux coup de butoir de la Confédération paysanne (gauche écolo) et la Coordination rurale (droite poujadiste).

La gauche est trop souvent arrivée au pouvoir avec une forme de morgue, un mélange de technocratisme et de mépris pour cette culture paysanne dite archaïque et droitière. A y regarder de près, les campagnes sont pourtant porteuses, depuis une vingtaine d'années, de stratégies innovantes (accueil à la ferme, ventes directes, animations culturelles, nouvelles productions, agriculture bio) qui ont permis de limiter la casse et de maintenir de nombreux exploitants. Sans cela, la France compterait 1 ou 2 % d'agriculteurs sur des domaines de 100 à 200 hectares.

Derrière un vernis de traditions inébranlables (que les urbains, éternels nostalgiques d'une campagne mythifiée, adorent, comme en témoigne notamment le succès du Salon de l'agriculture), ce sont des espaces en profonde mutation. Les tristes réalités – désertification, endettement, pollutions agricoles, solitude d'agriculteurs restant célibataires – ne doivent pas cacher les profonds changements qu'ont su impulser, parfois contraints et forcés, de très nombreux paysans.

Pour que la gauche séduise les campagnes, elle doit changer en profondeur sa matrice culturelle. Elle doit notamment penser que le progrès social et humain sur lequel elle a construit son discours, peut également se développer dans ces campagnes dont les solidarités pourraient inspirer bien des territoires urbains en souffrance. François Hollande, s'il est élu, impulsera-t-il un nouveau rapport de la gauche au monde paysan ?

02 juillet 2011

Le pourrissement, jusqu'où ?

Faisons, à regret, un pronostic : l'affaire Strauss-Kahn risque de pourrir jusqu'au bout la présidentielle, et singulièrement la campagne des socialistes. Trois jours après que la Première secrétaire du PS DSK, Martine Aubry, Nicolas Sarkozy(1) se soit déclarée officiellement candidate pour la primaire, des informations publiées par un grand journal américain mettait en avant les contradictions voire les mensonges de la femme de chambre qui accuse DSK de viol. Sur la base de quoi le procureur libérait l'ex-directeur général du FMI sans pour autant abandonner (pour l'instant?) les charges qui sont retenues contre lui.

Trois raisons expliquent, à mon sens, pourquoi cette affaire trouble va pourrir la vie politique. D'abord, et cela saute aux yeux de tout le monde, le calendrier judiciaire de M. Strauss-Kahn entrechoque celui de la primaire socialiste. Au moment (le 18 juillet) où le tribunal de New-York devra se prononcer sur la suite à donner aux accusations, tous les postulants à cette primaire auront dû se faire connaître. D'où la demande de quelques strauss-kahniens, un peu exaltés, de reporter la clôture des candidats. Proposition idiote car comment caler un processus collectif, vivement attaqué par la direction de l'UMP et compliqué à mettre en oeuvre dans de nombreux départements, sur un destin individuel, aussi exceptionnel soit-il?

Comment penser que DSK, si tant est qu'il soit lavé de tout soupçon (faut-il le rappeler, nous en sommes encore loin) se déclare, dans la foulée, candidat à la primaire, arrive à obtenir le retrait de Martine Aubry et obtienne un vote majoritaire du million de Français qui pourrait se déplacer en octobre ? Serait-ce d'ailleurs souhaitable ? La campagne de l'UMP en serait facilitée puisque le sexe à gogo et l'argent à profusion de l'ancien député-maire de... Sarcelles seraient brocardés par une droite qui se redécouvrirait morale. Et puis, il est à parier que la campagne se cristallise, au sein de l'électorat de gauche, non sur les propositions du socialiste DSK, mais sur la vie privée de l'homme et sa « consommation » de femmes (n'oublions pas que plusieurs témoignages, difficilement contestables, l'ont présenté autrement que sous les traits du latin lover qui plait tant dans nos contrées méditerranéennes). Sauf à considérer que certains socialistes sont plus importants que d'autres, et que -curieux argument – seul DSK peut battre Sarkozy, il faut banaliser l'affaire DSK, la laisser aux mains de la justice américaine et reparler politique.

Deuxième raison de ce pourrissement prévisible de la vie politique : la place prise par les révélations sur la vie privée. Je ne suis pas de ceux qui s'offusquent quand on met en cause tel homme qui ne fait pas que tripoter des pieds ou tel autre qui confond un peu trop les caisses de l'Etat et ses propres comptes en banque. Je me demande simplement s'il ne faudrait pas rétablir un peu de hiérarchie de l'info. Cette semaine, par exemple, le chômage (on parle des chiffres officiels dont le calcul est hautement critiquable) est reparti de plus belle. Cela a fait quelques petits titres, mais rien à côté de l'agression, exceptionnelle mais de faible gravité, du Président de la République. Qu'est-ce qui impacte le plus le quotidien des gens ? Un mauvais geste d'un « pov'con » (comme aurait dit, en d'autres temps, sa victime) ou la perte de milliers d'emplois ? Bien entendu, pour savoir le traumatisme d'une situation de chômage, il faut l'avoir vécu dans sa chair ou dans son entourage proche... Les tweets, le buzz sur la Toile et autres inventions, par certains côtés, géniales peuvent-elles porter du débat politique? J'en doute énormément. Le pire est, sans doute, à venir...

Troisième raison de ce pourrissement possible : le peuple français est de plus en plus réceptif à un discours qui ridiculise la politique puisque celle-ci salirait, serait source de corruption et, finalement, ne servirait pas à grand-chose. Si l'affaire DSK a passionné tant les Français à la fin du printemps, c'est qu'il est de plus en plus sensible à la dimension « trou de la serrure ». Comme la politique a perdu toute majesté, que beaucoup de promesses (du candidat Sarkozy, mais on pourrait parler des deux Présidents précédents pas vraiment exemplaires) sont enterrées après la prise du pouvoir, elle est banalisée comme une vulgaire émission de telé-réalité. Qui a couché avec qui ?, va devenir le jeu très à la mode. Il faut dire que les fréquentes liaisons sexuelles, conjugales ou non, entre politiques et journalistes très en vue, n'incitent guère, dans l'esprit du public, à séparer vie publique et vie privée.

Après quatre années de présidence Sarkozy, marquées par le triomphe du vulgaire et par l'absence de tout scrupule, la société française hésite entre délectation et écoeurement face à cet étalage. L'actuel Président et futur candidat pourrait en jouer, et c'est peut-être sa seule chance d'éviter la débâcle (car comment s'appuyer sur un bilan aussi maigre?). A la gauche, si elle ne veut pas décevoir une fois encore, d'oublier un peu DSK (il se défendra bien tout seul) et de s'intéresser à ce qu'elle n'aurait jamais dû quitter des yeux : la situation du peuple qui, comme dirait l'autre, a beaucoup souffert et veut plus ne plus souffrir (en tout cas un peu moins).

(1) Il faudra suggérer à Mme Aubry de conserver son sang-froid, surtout si elle représente l'opposition à M. Sarkozy. Comment parler de « fin du cauchemar » pour DSK alors que l'affaire n'est pas close ? Le terme de cauchemar, cette semaine, sonnait bizzarement: il pouvait s'appliquer aux 18 mois de captivité des otages en Afghanistan, à la situation de ce peuple pris entre les forces occidentales et les talibans, sans oublier, par exemple, la répression intense de la révolte du peuple syrienne... pas à la situation d'un prisonnier de luxe, ne manquant de rien et surtout pas du soutien de ses amis...

09 mai 2011

10 mai 81 : se souvenir ou vénérer ?

Tout le monde ne parle que de ça depuis quelques jours. En tout cas, tous ceux qui s'intéressent un tant soit peu à la politique et qui ont une trentaine bien frappée. Au cas où cela vous aurait Mitterrand.jpgéchappé, on fête, en ce 10 mai, les 30 ans de la victoire de François Mitterrrand à l'élection présidentielle. Chacun y va de ses souvenirs, de sa mélancolie et je vous ferai grâce des miens même s'ils restent bien ancrés dans ma mémoire. Le lecteur attentif aura noté que ce blog porte le nom de cet événement, marquant de façon très claire le début de ma « passion » pour la chose politique. Donc, pas question pour moi de cracher dans la soupe, même s'il est légitime de regarder à quoi elle ressemble trois décennies plus tard.

Pourquoi revenir sur cette phase historique abondamment commentée par les gazettes, les écrans et les ouvrages? Parce deux aspects ont, à mon avis, été insuffisamment commentés et méritent d'être développés. Dans cet intérêt, au moins médiatique, pour le 10 mai 1981, il y a, me semble-t-il, une fascination pour une façon de faire de la politique tout à fait différente. Même si, depuis Vichy jusqu'à sa mort, Mitterrand a été une « bête politique », il exerçait son art de façon quasi artisanale.

Un documentaire, diffusé dimanche 8 mai sur France3, racontant cette journée vue par les deux adversaires du second tour, indiquait qu'après avoir appris sa victoire aux alentours de 18-19 heures, le nouveau Président avait continué de souper comme si de rien n'était, dissertMitterrand affiche.jpgant sur le climat du Morvan. Ensuite il avait tranquillement rédigé, sur un coin de table dans sa modeste chambre "de VRP", selon le documentaire, le discours qu'il prononcerait devant le pays tout entier après son visage a apparu sur les écrans de télé à 20 heures pétantes. Qui peut penser qu'aujourd'hui, un finaliste de la présidentielle attende la fin de la journée pour rédiger un discours historique ? On le voyait ensuite rentrer tranquillement dans la nuit humide de ce 10-11 mai vers la capitale, installé devant à côté de son fidèle chauffeur.

Aujourd'hui, un tel trajet serait escorté par une myriade de caméras, de téléphones portables (se rappeler de la « traversée de Paris » de Jacques Chirac lors de sa victoire en 1995), sans oublier un ballet d'hélicoptères. Ce qui a rendu la fête de victoire inoubliable, c'est ce côté amateur, cette supériorité du mot sur l'image. Et c'est d'ailleurs pourquoi les images de la fête de la Bastille et de milliers d'autres plus ou moins improvisées ont ce charme désuet : elles ne sont pas fabriquées. En (re)vivant ce moment si particulier, les Français oublient les moeurs politiques actuelles marquées par la règle de la petite phrase, le règne des conseillers et sondeurs et (trop souvent) le piège de la pensée vide. A presque tous égards, le souvenir idéalisé (et donc déformant par rapport à la réalité) de François Mitterrand leur fait oublier la présidence calamiteuse, au moins sur le style - « Casse-toi, pov' con ! » - de Nicolas Sarkozy.

L'autre point qui me frappe, c'est l'absence de tout regard critique mesuré sur François Mitterrand. Cet homme qui a été haï à droite et (parfois) à gauche devient un modèle pour (presque) tout le monde. Comme pour de Gaulle – mais pour lui, les raisons se comprennent davantage à cause de sa résistance acharnée au nazisme -, on lui dresse une statut du Commandeur. Cela aboutit à oublier les critiques ou du moins à en atténuer la portée. Il ne s'agit pas de remuer le couteau dans la plaie, en oubliant l'abolition de la peine de mort, la décentralisation, les libertés pour les étrangers et pour l'expression publique sans compter la 5e semaine de congés payés, mais tout de même, comment ne pas rappeler le règne du cynisme, l'usage des écoutes téléphoniques à des fins personnelles, l'aveuglement devant l'enrichissement de certains ou devant les crimes de Touvier sans oublier le renoncement à s'attaquer avec férocité contre le chômage de masse ?

Tous ces petits et grands scandales, cette aisance dénuée de scrupules à se mouvoir dans un monde de paillettes (la 5e chaine concédée à Berlusconi), comme s'il fallait profiter de ce dont on été si longtemps privé, ont fait un mal terrible à la gauche. Celle-ci ne peut plus se réclamer de la vertu, ne peut plus invoquer l'affrontement entre la lumière et l'ombre (qu'avait cité, je crois, Jack Lang). D'une certaine manière, c'est tant mieux car à vouloir absolutiser la politique, à l'apparenter au discours religieux (vérité/erreur), on se trompe sur sa nature éminemment matérialiste : changer les choses pour espérer donner à chacun la possibilité de s'épanouir en lien avec les autres.

Pour autant, les renoncements à toute éthique, notamment lors de la funeste période 1991/1993 (sur deux premiers ministres, l'une a été « carbonisée », l'autre s'est suicidé), ont introduit un soupçon indélibile sur l'honnêteté des politiques. Il n'est pas sûr que les gardiens du temple mitterrandien (les Lang, Charasse, Védrine et autres Bergé...) aient pleinement conscience de l'héritage étonnamment ambigu que nous laisse le premier - et seul à ce jour – président de gauche de la Ve République. Et de la difficulté, pour 2012, à faire adhérer la population à une promesse de changement.