18 décembre 2009

Solférino, les apparatchiks et les féodaux

Solférino a-t-il encore de l'autorité sur le parti socialiste? La question de l'influence de la direction nationale du PS se pose sérieusement au vu des derniers soubresauts de la préparation des régionales de mars prochain. Le 12 décembre dernier, le parti réunissait en grandes pompes ses têtes de liste à Tours pour le lancement de la campagne. Il fallait donner l'impression d'un PS uni et rassemblé, alors que la réalité est un peu différente. Les présidents de région n'ont pas besoin du parti pour faire campagne et conserver - éventuellement - leur siège. Malgré les grandes déclarations de principe, chacun mène son affaire comme il l'entend: chacun, son style; chacun, ses alliés (avec ou sans le MoDem); chacun, ses priorités.

L'épisode du Languedoc-Roussillon en dit long sur l'affaiblissement de l'échelon central par rapport aux féodalités locales. Les choses étaient pgeorge frêche.jpgourtant entendues sur le papier: il n'était pas question d'investir le président sortant, le fantasque George Frêche, exclu du PS à la suite de propos racistes, notamment sur les harkis. Dans l'esprit de Solférino, le septuagénaire, passablement fatigué, devait laisser la place à la relève socialiste. Sauf que l'appareil local entièrement contrôlé par les proches du président sortant a tout fait pour remettre en selle le mal-nommé Frêche.

La candidature anti-Frêche conduite par Eric Andrieu, patron socialiste de l'Aude, a été écartée par les militants qui ont préféré un homme de paille du président sortant qui avait annoncé, avant le scrutin interne, qu'il s'effacerait au profit de son mentor. La ficelle était grosse, déloyale, mais elle est passée dans cette région où les pratiques clientélistes ne sont pas un vain mot. Et l'appareil socialiste s'est incliné devant cette magouille interne, au nom du respect du vote des militants, en l'absence d'alternative à la candidature Frêche. Après cela, il sera difficile pour les leaders du parti socialiste d'ironiser sur les saillies racistes de Brice Hortefeux ou consorts.

Le feuilleton Julien Dray - qui connaît son épisode semble-t-il ultime, comme par hasard juste après l'investiture des listes PS - complique également sérieusement la donne pour la direction nationale. Officiellement, tout le monde se félicite de voir le député de l'Essonne non renvoyé en correctionnelle pour des transferts d'argent douteux en provenance d'associations « amies ». En réalité, la situation est très embarrassante pour Solférino qui n'avait pas caché son souhait de ne pas voir Dray concourir pour les régionales. Les mêmes qui justifiaient l'éviction préventive d'un homme jugé encombrant (voir ma précédente note « Dray, ou comment s'en débarrasser ») affirment aujourd'hui qu'il est tout à fait légitime à la tête de la liste socialiste de l'Essonne. Comprenne qui pourra!

Il n'en reste pas moins que la tête de liste Dray ne va pas de soi. Oublions provisoirement la question du cumul des mandats - on s'est très vite assis sur la volonté des militants d'y mettre fin. Intéressons-nous à ce que dit la justice. Julien Dray, certes, ne sera pas traduit en justice mais le procureur général de Paris le rappelle à la loi pour ses pratiques douteuses. On dit, par ailleurs, que la Cour des comptes veut mettre son nez dans le système Dray. Est-il raisonnable d'investir un homme aussi controversé alors que la demande d'éthique en politHuchon.jpgique et de rapports assainis avec l'argent est de plus en plus pressante dans la société? Europe écologie qui dispute en Ile-de-France la première place au PS et le parti de gauche de l'ex-copain à « Juju », Jean-Luc Mélenchon, vont faire leur beurre de ses (petites) entorses avec la morale politique (d'autant que le président sortant, Jean-Paul Huchon, a été condamné voici un an à du sursis dans une affaire de prise illégale d'intérêts).

La campagne va être difficile pour Huchon, d'autant que six conseillers régionaux sortants PS, non réinvestis par le PS, ont claqué la porte pour leur parti, certains annonçant rejoindre les concurrents de gauche. Une défaite dans la région capitale serait un sérieux avertissement pour Solférino. Un de plus, serions-nous tenté d'écrire.

03 décembre 2009

Dray ou comment s'en débarrasser?

Alors que les militants écologistes de Greenpeace ont essayé (maladroitement ?) d’animer le débat sur le climat à quelques jours du sommet de Copenhague, le microcosme socialiste est agité par une question : faut-il accueillir sur les listes pour les régionales Julien Dray ? CoJulien Dray.jpgmme on le sait, le conseil fédéral de l’Essonne a rejeté sa candidature, en se donnant la possibilité de le réintégrer au cas où il serait « blanchi » par la justice. Le malaise vient du fait que le député et vice-président de la région Ile-de-France n’a pas été jugé (donc pas condamné), ni mis en examen suite à l’enquête préliminaire qui le concerne dans des affaires financières. Le malaise s’accroît quand on sait que le président sortant de la région, Jean-Paul Huchon, condamné en novembre 2008 à six mois avec sursis pour prise illégale d’intérêts (son épouse avait bénéficié d’un emploi fictif), a été autorisé par ses camarades à conduire la liste dans les Yvelines et à postuler à sa propre succession. Deux poids - deux mesures ?

 

Si l’affaire Dray suscite autant de passions, c’est que le bonhomme symbolise une certaine époque. Venu de l’extrême gauche (LCR), il est à l’origine de la création de SOS-Racisme dont il a sélectionné et coaché la plupart des dirigeants. Il a entretenu des relations très nourries avec l’Elysée – qui a financé l’organisation anti-raciste – et œuvré à la réélection de François Mitterrand. Il n’a jamais pris ses distances avec les errements du second mandat du président dit socialiste (tout en étant l’un des artisans de la Gauche socialiste). Cette période a été marquée par des transferts d’argent douteux, une instrumentalisation du Front national et un train de vie ostentatoire (rappelons-nous du « gang des R25 »). Tout cela, Julien Dray, l’ancien révolutionnaire, l’a incarné jusqu’à la caricature. C’est peut-être cela que souhaite solder la direction du PS (Martine Aubry et son lieutenant de l’Essonne, François Lamy) qui trouve le symbole Dray bien encombrant…

 

Car le député – vice-président du conseil régional incarne tout ce qui a fait tant de mal au PS. Julien Dray, comme on le sait, a un goût prononcé pour le luxe (il collectionne les montres qu’aucun Smicard ne peut se payer), pour l’intrigue politique (il a été activement courtisé par Nicolas Sarkozy – à moins que ce soit l’inverse) et pour les petites phrases assassines. C’est un orfèvre des coups tordus au sein du parti et il paraît étonnant qu’il s’étonne que tous ses camarades n’aient pas mouillé la chemise pour le défendre.

 

Pour autant, se débarrasser d’un symbole peut s’avérer dangereux politiquement (les réseaux Dray vont s’activer pour trouver une riposte) et surtout ne règle pas les questions de fond. Comment séparer plus nettement l’exercice de la politique et l’accumulation d’argent ? Comment prétendre représenter des couches populaires paupérisées si on vit avec les revenus d’un cadre supérieur sans avoir connu d’ailleurs les vicissitudes de la vie d’une entreprise ? De nombreux Dray’s boys and girls (les anciens dirigeants de SOS-Racisme) sont passés directement du syndicalisme étudiant (qui n’est pas exempt de bizarreries financières) à la politique active, via souvent des cabinets politiques ou des agences de communication. Leur élévation sociale, l’accroissement considérable de leur niveau de vie sont liés à l’exercice de leurs fonctions politiques. Perdre un mandat pour Julien Dray (qui reste député) est insupportable du point de vue politique mais aussi sur un simple critère financier. Sauf à perdre toute crédibilité auprès de populations déjà sceptiques, la politique ne peut/ne doit être une rente de situation. En sanctionnant le « malheureux Juju », la direction du PS entend-elle prévilégier ce message ?   

22 novembre 2009

PS - Europe écologie : les vases communicants

En novembre 2008 se tenait le calamiteux congrès de Reims, centré sur la personnalité de Ségolène Royal. Grâce à un rapprochement des contraires (de Hamon à Delanoë) puis un micmac lors du vote des militants, la candidature de celle-ci au poste de première secrétaire avait été écartée. Un an plus tard, la même Royal fait reparler d'elle en perturbant une rencontre plurielle sur l'éducation à Dijon. Inutile derevenir sur l'impasse pPeillon et Royal.jpgolitique que représente l'ancienne candidate à la présidentielle (voir une note précédente). Les critiques de Vincent Peillon concernant son ancienne « patronne » résument assez bien les reproches qui sont adressés à Ségolène Royal : trop personnelle, trop imprévisible et pas assez travailleuse. Il est cependant curieux qu'il ait mis autant de temps à se rendre compte de ces carences...

Cette prise de bec serait finalement assez anecdotique si le PS affichait par ailleurs une bonne santé. Tel n'est pas le cas. Les seuls débats qui aient avancé en douze mois concernent le non-cumul des mandats (mais les barons ne veulent rien lâcher là-dessus) et l'organisation des primaires (qui, paradoxalement, pourraient encore plus désintégrer le PS). Commentant la querelle Royal-Peillon, Martine Aubry a dit préférer le PS qui travaille. De quoi parle-t-elle exactement? Car le PS qui travaille, on le cherche en vain. Une convention sur l'entreprise qui devait avoir lieu cet automne a été reportée à l'après-régionales. Sur la lutte contre le réchauffement climatique, sur la protection des travailleurs face à la montée du stress, sur la régularisation des sans-papiers, sur la montée de la misère... on attend en vain des contre-propositions audacieuses et chiffrées.

Le seul domaine où le PS semble en pointe, c'est la défense des collectivités locales menacées par les divers projets de l'exécutif. La mobilisation des élus lors du congrès de l'AMF montre la force de frappe du PS en la matière. Un parti inaudible sur les questions de société et économiques, mais arc-bouté sur la défense de ses fiefs... cela rappelle furieusement la SFIO vieillissante des années 60.

Pendant ce temps-là, une formation engrange des soutiens et des ralliements. Emmenée par une remarquable Cécile Duflot, Duflot.jpgEurope écologie (et dans une moindre mesure le Parti de la Gauche) paraît en mesure de drainer les millions de déçus du PS. Dynamisée par son succès aux européennes, Europe écologie élargit progressivement son assise en récupérant des cadres socialistes déçus par la passivité de leur parti. C'est le cas d'Eric Loiselet, l'un des animateurs du Pôle écologiste (l'une des seules nouveautés du dernier congrès) et de Pierre Larrouturou qui a tenté en vain de déposer une motion à Reims (et qui s'est rallié en désespoir de cause à Benoit Hamon, lequel a très vite oublié ses soutiens de congrès...). Ceux qui tentent de faire bouger la doctrine et les pratiques de ce parti en le faisant sortir de ses ambiguïtés permanentes baissent les bras ou choisissent un autre chemin politique. Restent dans l'appareil ceux qui sont obsédés par la conquête du pouvoir, misant d'ailleurs plus sur 2017 que sur 2012.

Les prochaines élections régionales risquent d'être marquées par une déconfiture du parti socialiste. La bonne qualité des candidats sur le terrain, le bilan plutôt bon des exécutifs régionaux ne pourront éternellement masquer l'état de déshérence politique du parti socialiste.

05 novembre 2009

Sarkozy ou la tentation populiste

Sarkozy.jpgNicolas Sarkozy est à mi-chemin dans l'accomplissement de son premier mandat. Deux ans et demi, c'est court, mais cela paraît déjà extrêmement long. Il y a une promesse que le président a tenu: celle de la rupture. Dans le style, tout le sépare de son prédécesseur: son interventionnisme permanent sur tous les sujets (Chirac n'intervenait publiquement que dans les grandes occasions), l'absence d'autorité du Premier ministre (alors que Raffarin et Villepin en avaient), l'obsession de la communication (qui existait déjà avant, mais dans des proportions moindres), sans compter l'affichage de la vie privée (alors que l'ancien président se faisait discret...).

Mais il y a aussi le fond. On pourrait ainsi faire la liste des promesses tenues – elles sont nombreuses – et celles complètement oubliées. J'en citerai deux, emblématiques: la défense du pouvoir d'achat des Français (pas brillant, et ce avant même le début de la crise financière) et la fin de la Realpolitik en politique étrangère. Avec les Russes, les Chinois et les dictateurs africains (regardez l'épisode tragico-comique au Gabon), le président oublie allègrement la question des droits de l'homme. Business is business... On aimerait entendre un peu André Glucksman qui s'était rallié à Sarko sur cette question. Le seul pays avec lequel l'Elysée maintient un discours dur est l'Iran. Comme s'il fallait faire plaisir aux sionistes les plus exaltés qui y voient le nouveau péril mondial.

Ce qui me semble le plus intéressant à analyser, c'est la méthode Sarkozy. L'idée sous-jacente du Président, c'est qu'on ne fait pas d'omelette sans casser des oeufs, autrement dit que rien n'est possible dans ce pays si on n'y va pas franchement. On arrive à une situation où toute réforme passe par une phase de démolition de l'acquis. Pour supprimer le juge d'instruction, on monte en épingle diverses affaires dont celle d'Outreau ou la remise en liberté de tel ou tel malade sexuel. Au lieu de s'interroger sur la responsabilité des uns et des autres dans ce grand scandale judiciaire - y compris celle du parquet et le juge des libertés publiques - au lieu de renforcer l'accompagnement psychologique des délinquants sexuels pour réduire le risque de récidive, on émet des propositions simplistes (la castration chimique), on brandit un bouc-émissaire, on dénigre toute une profession, laquelle se sentant agressée se défend, ce qui donne prise à l'accusation de corporatisme.

Le même procédé a été utilisé vis-à-vis des enseignants, des fonctionnaires, des étrangers mais aussi des élus locaux qu'on accuJuppé et Raffarin.jpgse de faire flamber les impôts locaux pour mieux leur imposer une réorganisation hasardeuse (ce qui expliquent la fronde de deux anciens premiers ministres, Raffarin et Juppé). Cette brutalisation du corps social pose question car le pays rumine ses inquiétudes, ses peurs. Le pouvoir central en rajoute une louche en se croyant tout permis, comme l'a prouvé l'affaire Jean Sarkozy.

Cette violence du pouvoir vis-à-vis de la société pose problème à trois niveaux. D'abord, elle a tendance à compliquer l'avancée des dossiers. Sur la taxe professionnelle, personne ne sait aujourd'hui quel régime fiscal s'appliquera aux collectivités locales. Cette méthode qui entendait accélérer les décisions risque au contraire de les ralentir.

D'autre part, cela provoque des réactions violentes voire désespérées de la part de ceux qui sont agressés dans leur métier, dans leur identité. Les syndicats partisans de la négociation (la direction de la CGT, la CFDT) sont affaiblis en interne et en externe (SUD a le vent en poupe). La situation dans les quartiers populaires devient très lourde avec la mise au chômage de milliers d'intérimaires et la clémence de la justice vis-à-vis de comportements violents de certains policiers. Le politique qui devait mettre de la cohésion, faire du lien entre des groupes souvent en opposition a tendance à accentuer les divisions, à souffler sur les braises.

Enfin, l'affaiblissement voulu par l'Elysée de tous les contre-pouvoirs (syndicats, juges, presse) aboutit à une sorte de désert social et politique. Le sens du collectif s'efface grandement, chacun essaye de protéger ce qui peut l'être encore, tout le monde a peur de l'avenir. Dans ce contexte, le populisme est exacerbé. Un candidat exaltant le ras-le-bol des élites et du parlementarisme, la province contre Paris, ceux qui travaillent contre ces fainéants de chômeurs pourrait ramasser la mise en 2012.

Alors Sarkozy et son entourage sont-ils conscients de ce risque? Difficile de répondre. Mais de deux choses l'une. Soit ils jouent avec le feu sans le savoir et il serait temps de se réveiller. Soit ils préparent ainsi le terrain pour la réélection de Sarkozy. Celui-ci pourrait prendre à témoin le pays des blocages et des privilèges des uns et des autres (y compris ceux des grandes fortunes?) pour proposer une méthode forte permettant de nettoyer la France. Le premier charter d'Afghans, la remise sur le tapis de l'identité nationale et la volonté de réprimer les mineurs dits délinquants laissent craindre que la tentation populiste taraude le pouvoir central.