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10 mai

  • Gilets jaunes : et maintenant ?

    "On est en stress permanent pour les thunes, c'est pour ça que je suis là." Rapporté par Le Parisien, ce propos d'Emilien résume bien la première source de mécontentement de ce mouvement des Gilets jaunes. La question du pouvoir d'achat est au centre de la colère qui s'exprime depuis près d'un mois dans tout le pays. Il y a trop de gens qui vivent avec un Smic ou 80 % de celui-ci (pour cause de temps partiel subi) et qui ne s'en sortent plus. Ces gens-là n'ont pas d'alternative pour rouler moins, de jardin ou de système D pour consommer à moindre coût. Ils sont dans une tenaille et sont de plus en plus pris au piège. "Vivre, pas survivre", a-t-on pu entendre dans les cortèges.

    A ce titre, le refus du gouvernement de donner un coup de pouce au salaire minimum 8 démbre Smic.jpgtraduit un aveuglement vis-à-vis de la situation du peuple. La plupart des entreprises qui bénéficient du très généreux Cice avaient les marges de manoeuvre pour payer un peu mieux leurs salariés les moins bien lotis. Encore une occasion ratée de la Macronie !

    Le mouvement des Gilets jaunes ne peut se résumer à cela. Par-delà la question des moyens de vivre est posée celle des raisons de vivre. Que vaut une vie si on a du mal à subvenir à ses besoins et ceux de ses proches ? Si on ajoute ce sentiment largement partagé que le système politique est monopolisé par une caste des gens bien nés ou en tout cas bien arrivés, on comprend que la situation est explosive.

    Un élément a pesé dans l'accroissement du fossé entre les élus et le peuple : la grande majorité des députés de la République en marche sont des consultants, des hauts-fonctionnaires ou des cadres dirigeants, autant de personnes qui ne connaissent absolument pas le quotidien des concitoyens. La plupart, en outre, n'ont jamais de mandat d'élu qui oblige à connaître un tant soit peu le quotidien des administrés.

    Comment fonctionne notre démocratie ? Quels sont les intérêts représentés dans telle ou telle décision (l'intérêt général paraît généralement une chimère) ? Comment contester de façon pacifique une orientation ? Que faire quand un responsable trahit ses engagements ? Ces questions doivent être au centre des réflexions. Emmanuel Macron serait bien inspiré à lancer un vrai processus de discussion dans le pays sur les questions du référendum d'initiative populaire, de contrôle de l'exécutif, de revalorisation du Parlement. En un mot, la question qui est posée est celle de la démocratisation de notre République.

    8 décembre fleurs.jpgAu lendemain de ce 4e samedi de mobilisation des Gilets jaunes (sans oublier que ce fut aussi celui de la mobilisation sur le climat), le pouvoir, s'il veut le rester, a intérêt à rebondir et à faire des propositions concrètes sur ces deux chantiers : le pouvoir de vivre et le pouvoir de décider. Sinon, la fin d'année - avec la période des fêtes qui doit être celle de la paix des coeurs - risque d'être particulièrement agitée et déchirante...

  • Les "gilets jaunes", la révolte de la France invisible

    Ainsi donc, en ce 17 novembre, des dizaines (ou des centaines) de milliers de personnes vont se vêtir d'un gilet jaune pour bloquer la circulation et défendre leurs revendications, dont la première est le refus de l'augmentation des taxes sur le prix de l'essence.

    Ce mouvement a été comparé à celui des bonnets rouges en Bretagne sous le quinquennat de François Hollande. Pourtant, les "gilets jaunes" présentent des spécificités : le mouvement est national et n'est pas lié à une revendication régionaliste ; il n'est généralement pas connecté aux acteurs économiques, par exemple les camionneurs. C'est qu'on le veuille ou non un mouvement citoyen qui s'est construit à partir des réseaux sociaux et sans appui direct des syndicats ou des partis politiques.

    Evidemment, ne soyons pas naïfs, des militants politiques, notamment à la droite de la droite (chez Marine Le Pen ou Nicolas Dupont Aignan) sont fortement mobilisés pour tenter de mettre en connexion les citoyens en colère avec les partis protestataires. Il n'est pas certain que la récupération du mouvement puisse vraiment avoir lieu tellement le discrédit des partis est forte.

    Quelles sont les caractéristiques de ce mouvement que personne n'a vu venir ? Il s'inscrit d'une part dans la défiance vis-à-vis de l'Etat. Celui-ci est perçu comme contraire aux intérêts des individus : il "rançonne" les automobilistes à travers les amendes ; il les contraint à circuler à une vitesse réduite (les fameux 80 km/h) ; il contrôle de façon de plus en plus drastique sur le plan technique les véhicules. Dans l'esprit des "gilets jaunes", la voiture reste l'un des derniers domaines de liberté individuelle. L'augmentation des taxes est la goutte d'eau qui a fait déborder le vase.

    D'autre part, ce mouvement cherche une organisation la plus horizontale possible : il n'y a pas de leader clair, aucun représentant... Ce type d'organisation marque une défiance totale vis-à-vis de toute structure pyramidale. Malgré tout, la question d'une organisation, même minimale, va se poser au lendemain de ce 17 novembre pour négocier avec les pouvoirs publics.

    Enfin, les "gilets jaunes" incarnent une France d'en bas, rurale ou périurbaine. Ils ont le sentiment que ceux qui décident de l'augmentation du prix des carburants vivent dans des centre-villes dotés de réseaux de transport en commun. Eux n'ont pas d'alternative en matière de transport.

    L'attitude du gouvernement a facilité la mobilisation citoyenne. Les faveurs accordées aux couches les plus favorisées, l'envolée des taxes en tout genre, le recul des services publics notamment dans le rural profond ont été vécues comme des éléments de provocation par rapport à ceux qui vivent avec un ou deux Smic et qui ont du mal à boucler leurs fins de mois.

    La volonté de taxer davantage le diesel est une mesure logique dans une optique de transition écologique. Mais là, elle peut difficilement être acceptée politiquement. D'une part, l'augmentation des taxes va profiter principalement au budget de l'Etat et non à des opérations favorables à l'écologie. D'autre part, le gouvernement aurait dû engager un programme de développement des transports collectifs dans les zones où ils sont quasiment absents. C'est le contraire qui a été fait. Dans ces conditions, il ne faut pas s'étonner que les "gilets jaunes" ont beaucoup de carburant pour paralyser tout ou partie du territoire national.   

  • A gauche, la bataille est-elle perdue ?

    charge-des-cuirassiers-francais-a-friedland-ernest-meissonier-1024x564.jpgPendant longtemps, grosso modo entre la fin des années 1970 et les années 2010, le parti socialiste était la force centrale de la gauche française. Le débat interne était vif, l'écart était souvent abyssal entre les sociaux-libéraux à la DSK et les tenants d'une politique économique étatique à la Mélenchon, mais l'édifice tenait. En partie parce que le PS garantissait des bons résultats électoraux aussi bien aux scrutins locaux qu'aux échéances nationales. Le parti socialiste d'Epinay (lieu où il s'était formé en 1971) était une formidable machine à gagner des élections parce qu'il était en phase avec les classes moyennes, ces employés, ces ouvriers qualifiés, ces cadres intermédiaires qui formaient la majorité de la base électorale.

    La montée en puissance du Front national et sa capacité à mettre sur le tapis les frustrations liées à la fin de l'ascenseur social ont réduit l'électorat du PS. Les premiers échecs de la gauche au gouvernement, du temps de Mitterrand, ont affaibli le parti qui voulait représenter la majorité sociologique de la France. La seconde fracture a eu lieu à partir de 2005 et le vote sur le traité européen. Le parti socialiste a été mis en minorité par son propre électorat. Une partie du PS autour de Jean-Luc Mélenchon a considéré qu'il n'était plus possible de rester aux côtés de ceux qui avaient défendu un cadre libéral pour l'Europe. Ils ont donc quitté le PS pour constituer, avec d'autres, le parti de gauche.

    La troisième et dernière fracture est intervenue lors de l'élection présidentielle de 2017. La désignation de Benoît Hamon comme candidat du PS est apparue comme une gifle pour le président sortant. Pour la première fois depuis longtemps, le candidat socialiste était distancé par un autre candidat de gauche (en l'occurrence JL Mélenchon). L'aile droite du PS, à l'image de Gérard Collomb, a choisi de rejoindre la majorité La République en marche, pensant qu'elle amènerait les réformes de modernisation nécessaires à la France. Les partisans de Hamon ont considéré qu'ils n'avaient plus rien à faire au PS et ont créé le parti Génération.s.

    Il ne restait que le coeur central, d'autant que l'aile gauche autour d'Emmanuel Maurel a décidé 18 mois plus tard de prendre la tangente et de se rapprocher des Insoumis. Le parti socialiste est devenu à la faveur de toutes ces recompositions une formation qui ne peut guère espérer être soutenue par plus de 10 % de l'électorat. Il sera intéressant de voir aux élections municipales de 2020 si ses élus locaux, souvent appréciés des populations, seront en capacité de résister à la double attaque de la République en marche et de la France insoumise.

    Reste que cette situation d'éclatement maximal de la gauche pose un vrai problème pour incarner une alternative à Emmanuel Macron. La formation dominante, la France insoumise, si elle suscite beaucoup d'enthousiasme chez une partie, notamment jeune, de l'électorat, n'est pas en capacité de par ses propositions et son style, de rassembler 50 % de l'électorat. Si des convergences ne sont pas construites, la gauche balkanisée devrait vivre de longues années dans l'opposition. Ce peut être l'occasion pour elle de se renouveler. Mais elle risque également de se fossiliser.  

  • Pourquoi Emmanuel Macron dégringole

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    En juillet 2017, quelques semaines après l'élection d'Emmanuel Macron, j'écrivais sur mon blog à propos de la réussite du projet présidentiel : "Mon hypothèse est que malgré son énergie et sa bonne volonté, le Président va rester au milieu du gué et décevoir encore et toujours." Un an après, nous sommes totalement dans ce scénario avec un président qui a une cote de désamour record. Et pourtant, s'il est chef de l'Etat qui a été choyé par les grands médias, c'est bien lui. Alors que s'est-il passé ?

    Il y a eu, semble-t-il, une méprise sur la personnalité d'Emmanuel Macron. Sa jeunesse était associée à une volonté de revoir le fonctionnement de la 5e République. On pouvait penser que sa capacité à intéresser de nouveaux citoyens à la chose politique via le mouvement En marche allait l'amener à insuffler de la démocratie directe, de la participation et de la simplicité. Au contraire, on a découvert depuis quinze mois un monarque soucieux d'accentuer la verticalité du pouvoir. Le redémarrage des chasses présidentielles est un signe de cette volonté d'asseoir son pouvoir.

    L'Elysée a encore gagné en influence sur des ministres bien souvent  inexpérimentés. Comme Macron se réclamait de l'héritage de Michel Rocard, on pouvait penser qu'il allait miser sur les territoires et réaffirmer l'enjeu de la décentralisation. Il n'en a rien été, au contraire : les coupes sombres dans les budgets des collectivités ont affaibli le pouvoir d'agir de celles-ci.

    Tout ne se résume pas à la personnalité d'Emmanuel Macron. Il faut aussi regarder son programme et sa mise en oeuvre. Reconnaissons que beaucoup de mesures avaient été annoncées pendant la campagne. Pourtant, le candidat avait annoncé une politique en même temps de gauche et en même temps de droite. Ce qui supposait un équilibre dans la politique suivie. De ce point de vue, le compte n'y est absolument pas. Bercy aux mains d'anciens responsables des Républicains (Bruno Le Maire et Gérald Darmanin) a mené tambour battant des réformes libérales : il a fallu quelques semaines pour faire voter une libéralisation du travail alors qu'on a dû attendre 15 mois pour découvrir un plan anti-pauvreté doté d'un financement très mesuré au regard des réductions fiscales accordées aux plus riches. De même, le travail remarquable fait par Jean-Louis Borloo sur les quartiers en difficulté a été négligé par l'exécutif.

    Et puis, il y a le départ de Nicolas Hulot. Par-delà les éléments personnels, cette décision traduit une incapacité du pouvoir à réorienter la politique dans une direction écologique. Dans l'esprit d'Emmanuel Macron, il suffisait de prendre quelques mesures symboliques pour remplir la mission alors que ce sont toutes les décisions économiques et sociétales qu'il faut reconsidérer. C'est un profond changement de matrice dont la France a besoin. Le président, produit (brillant) d'une technocratie à la française, est incapable intellectuellement de penser cette mutation.

    Depuis quelques semaines, on a le sentiment d'une fuite en avant du pouvoir. Les "copains" sont mis à tous les postes de pouvoir : François de Rugy à l'écologie et Richard Ferrand au perchoir. L'affaire Benalla révèle un sentiment de toute puissance de certains conseillers élyséens. Aucun cap clair n'est fixé par un Premier ministre totalement transparent. Et l'absence de résultats de la stratégie économique dite du ruissellement va immanquablement remettre sur le tapis la pertinence de cette politique.


    Reste une interrogation : Emmanuel Macron a-t-il la lucidité et le courage de rectifier le tir en rééquilibrant sa politique et en faisant le pari de la compétence au lieu du copinage ? Le mois d'octobre sera, à cet égard, déterminant.