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10 mai - Page 3

  • De quoi Emmanuel Macron est-il le nom ?


    A cinq semaines d'une présidentielle
    qui n'a cessé de nous réserver surprises et volte-face, bien malin qui pourrait prédire l'identité des deux finalistes. Même si elle peut donner l'envie de vomir, la présence de Marine Le Pen semble probable. Qui devrait l'affronter ? Actuellement, le grand favori s'appelle Emmanuel Macron.

    Ses trois rivaux pour cette place qualificative présentent chacun de lourds handicaps : François Fillon est "plombé" par ses casseroles et son choix d'une campagne droitière en alliance avec les ultra-catholiques de Sens commun ; Benoît Hamon souffre d'être pris comme le candidat du PS (parti de plus en plus honni) et de devoir composer avec un appareil vermoulu qui, tout comme avec Ségolène Royal en 2007, ne cherche pas son succès ; Jean-Luc Mélenchon suscite une vraie adhésion populaire (tout comme Emmanuel Macron), mais a du mal à sortir de son couloir, handicapé par la campagne à gauche du concurrent Hamon et son propre discours, notamment sur sa thématique "dégagiste" qui fait fuir de nombreux électeurs (sur la rivalité entre ces deux candidats, lire un précédent post)

    Prononcer le nom d'Emmanuel Macron dans une assemblée "de droite", c'est s'exposer à des remarques sur l'identité floue (politique, économique et... sexuelle) du candidat En marche qui serait l'héritier intrépide de François Hollande). Le faire devant des militants de gauche, c'est prendre le risque d'entendre des accusations graves sur ses liens étroits supposés  avec le monde de la grande finance et des entreprises du CAC 40. Si on devait prendre pour argent comptant ce qui est dit là, on devrait en conclure que près d'un quart des citoyens décidés à voter entendent soutenir un candidat à l'identité totalement floue.

    Avoir une identité politique floue est finalement un avantage dans le contexte d'une société française qui a perdu ses repères. Celle-ci s'est "donnée" successivement à deux présidents qui semblaient incarner quelques convictions. Sarkozy devait, après le double mandat jugé mou de Jacques Chirac, incarner les valeurs d'une droite à la fois libérale, populaire et autoritaire. Il s'est montré versatile (faisant une ouverture ratée vers la gauche) et changeant, sans oublier ses ostentations personnelles bien loin des pratiques de la Ve République.

    Lui a succédé l'ancien patron du PS, qui semblait porter un double patronage : Jacques Delors pour la volonté de réformes réalistes et l'engagement européen net ; Lionel Jospin pour la capacité à rassembler la gauche sur un programme maîtrisé. Là encore, on a assisté à une absence de volonté européenne (avec un leadership incontestable de la chancelière allemande), à un émiettement de la gauche et des divisions aussi bien au PS que chez les Verts et à un manque de cap clair.

    Après deux présidents qui ont cultivé le flou, les Français pourraient être attirés par un candidat jeune et énergique qui revendique son éclectisme. Quand Emmanuel Macron se proclame ni de gauche ni de droite (tout en ayant servi un gouvernement dit socialiste), il s'inscrit certes dans une tradition française improbable (nos institutions n'ont pas permis, jusque-là, l'émergence d'une troisième force de gouvernement), mais il ne ment pas. Au sens où il annonce la couleur : "je prendrais ce qu'il y a de bon à droite comme à gauche".

    Qui n'a pas entendu cette formule lors d'un déjeuner de famille ou d'un échange au bistrot ? Il existe l'aspiration forte de dépasser les clivages, d'arrêter ce que certains, à l'instar de Jean-François Kahn, ont appelé la "guerre civile française". Et si les hommes et femmes de bonne volonté se donnaient la main ?, pourrait-on dire. Ce serait tellement bien...

    Sauf que la réalité est éloignée du conte de fées démocratique. Au quotidien, Emmanuel Macron est obligé de faire le grand écart. Quand il annonce des mesures courageuses sur l'école (des classes de CP et CE1 d'une douzaine d'élèves dans les quartiers en politique de la ville) - ce qui plait à un électorat de gauche -, il annonce dans la foulée qu'il y aura une réduction du nombre de fonctionnaires, en particulier dans l'Education nationale, ce qui sonne agréablement aux oreilles de droite. Il n'est pas sorcier d'imaginer, au vu du poids de Bercy, que la grande mesure de Macron risque de se transformer en mesurette...

    Les citoyens, même ceux favorables à l'ancien ministre, ne peuvent ignorer que le président Macron aura les pires difficultés à avoir une majorité i, tant soi peu cohérente. L'Assemblée nationale devrait représenter, pour une fois, la diversité française avec probablement quatre groupes dont trois hostiles à Macron : la gauche (rassemblant les partisans de Hamon, de Mélenchon et de Jadot), la droite dure (derrière Sarkozy et Fillon) et l'extrême droite (qui devrait avoir un groupe à l'AN). Face à cela, le groupe pivot soutien de Macron devrait composer en permanence avec la gauche pour les réformes de société et avec la droite pour les réformes économiques. Cette instabilité - avec les accusations de tambouille qui vont alimenter le discours du FN - pourrait d'ailleurs précipiter la mort de la Ve République (un sujet qui ne semble pas intéresser Macron).

    Si on en est arrivé là (un duel probable entre une héritière d'extrême droite et un défenseur du "ni droite ni gauche"), c'est parce que les partis ont gravement failli. Les grands leaders politiques sont devenus de grands stratèges (qui se trompent souvent) et communicants (qui le font souvent de la plus mauvaise des manières). Leur sens de l'intérêt collectif est tout relatif : ils travaillent à leur compte, souvent en préparant l'échéance d'après.

    Sur les six candidats qui participaient à la primaire de gauche au côté de Benoit Hamon, deux d'entre eux ont décidé de ne pas respecter leur engagement de soutenir la personne investie : François de Rugy qui a rejoint En marche et l'ancien premier ministre Manuel Valls qui se désolidarise de son ancien ministre de l'Education.

    Sur l'autre rive, on assiste à une tragicomédie où tous ceux qui ont déversé des tonnes de critiques sur la campagne et les casseroles de François Fillon se sont décidés à le soutenir. Qui ne voit pas là des signes de délitement du sens de la politique où toute conviction tout respect de la parole donnée est malmenée au nom d'intérêt de court ou moyen termes ?

    Pour Manuel Valls, il s'agit de parier sur un éclatement (probable) du PS après ce printemps et de prendre la tête d'une nouvelle formation de type blairiste. Pour la droite et les pauvres UDI, l'objectif est d'une simplicité présentée comme biblique : sauver les meubles aux législatives et éviter des candidatures dissidentes à droite ou au centre.

    Dans ce contexte, les critiques (très maladroitement entonnées par Benoit Hamon) sur le manque de cohérence du projet de Macron résonnent dans le vide. De qui Emmanuel Macron est-il le nom ? Il est le nom brillant, insolent et séduisant, du vide politique et de la destruction progressive, depuis une vingtaine d'années, de tout esprit de courage et de vision d'avenir. Voilà pourquoi la marche du jeune Picard pourrait être victorieuse...        

     

  • François Fillon, un politique vraiment délirant

    Par moment, on se pince pour y croire. Comment se fait-il qu'un homme (apparemment) raisonnable, forgé par le républicain Philippe Séguin, aguerri par cinq années à Matignon où il a pu mesurer le danger de l'inconstance du président d'alors, comment se fait-il donc que François Fillon se lance dans une aventure personnelle vouée à l'échec ? Sauf s'il arrive à atteindre le second tour en se retrouvant face à Marine Le Pen, il n'a aucune chance de devenir Président de la République. D'ailleurs, la leader du Front national n'a de chances sérieuses de l'emporter que si elle se retrouve face à un ancien Premier ministre soupçonné d'avoir détourné de l'argent public. Passons...

    Comment comprendre cette dérive que personne ne pouvait imaginer ? Certes, les circonstances sont très particulières. Il faut se rappeler qu'au sortir des primaires de la droite, François Fillon était triomphant. Les sondages (ah, les sondages...) le voyaient déjà vainqueur par KO de la présidentielle. C'était avant la montée impressionnante d'Emmanuel Macron, la désignation-surprise de Benoît Hamon, le retrait de François Bayrou au profit du candidat En marche. C'était avant, mais c'était il y a quelques mois seulement...

    Et puis, y'a eu le coup de tonnerre des révélations du Canard enchaîné. A ce moment-là, François Fillon avait deux solutions : soit juger qu'il ne se relèverait pas de la mise en lumière de sa face sombre (cela ne fait pas de lui un brigand, mais ce n'est pas raccord avec l'image de probité qu'il a voulu donner) et laisser la place à un autre candidat de sa famille politique. Même si la chose était compliquée (vu le panier de crabes qu'est le parti des Républicains), une solution alternative pouvait être trouvée dès février.

    Autre solution : notre élu sarthois (devenu, par confort personnel, élu parisien) pouvait considérer que ce fait et les soupçons légitimes que cela peut faire naître sur son honnêteté ne remettent pas en cause ses chances d'être élu à l'Elysée. Auquel cas il aurait dû reconnaître tout de suite les faits, sans tomber dans un charabia juridico-politique ("c'est pas super bien ce que j'ai fait, mais c'est pas totalement interdit, donc circulez, y'a rien à voir"), et surtout s'engager à rembourser les 500 000 euros que le couple a indûment touché. Il aurait fait cela, il pouvait reprendre pied dans la campagne.

    Il jouait alors la carte du type repenti qui, après s'être enrichi, se dépouille (un peu) et montre que le plus important est de se consacrer au redressement du pays. Avec une bonne mise en scène, il pouvait gagner l'élection (excusez mon cynisme, mais les choses se passent en partie comme cela).

    Comme François Fillon a décidé de rien faire comme il faut (du point de vue de la morale et de ses propres intérêts), il s'est posé en justicier, faisant la leçon aux journalistes, aux juges et à la société entière qui lui demande de rendre des comptes. Et comme il s'était appuyé pendant sa campagne sur les réseaux les plus réactionnaires de la droite républicaine (la Manif pour tous, Sens commun), la machine de guerre s'est mise en marche, avec pour point d'orgue la manifestation (semi-réussie semi-ratée) du 5 mars.

    Cette manif du Trocadéro peut prêter à sourire ou à s'indigner, tellement ce qu'on y a entendu est grossier, indigne d'un homme qui entend représenter les Français dans leur diversité. Quand le pays compte autant de gens en-dessous du taux de pauvreté, quand un agriculteur se suicide chaque jour, quand autant de citoyens doutent légitimement sur la capacité des politiques à améliorer la situation du plus grand nombre, mobiliser 50 000 personnes (elles auraient été 200 000 que cela ne changerait rien à l'affaire) sur la défense d'une candidature vermoulue de partout est une grave faute politique.

    Dans cette triste affaire, ce qui m'intrigue, ce sont les raisons de cette dérive folle d'un ancien Premier ministre. Dans sa chronique sur France inter le 6 mars, Guillaume Meurice parle d'une "manif d'anarchistes". Cela peut faire sourire (et c'est aussi l'objectif de sa chronique quotidienne que je vous conseille vivement), mais c'est assez juste. Dans le peuple de droite, se développe un sentiment de ras-le-bol général. C'est simple à décrire, ça commence toujours par cette expression : "y'a trop de..." (de fonctionnaires, d'impôts, de normes, d'incivilités, de journalistes de gauche, de musulmans, etc.).

    Le rôle d'un politique responsable n'est pas flatter cette opinion, de caresser les gens dans le sens du poil, mais de faire la part des choses (trier les inquiétudes légitimes des obsessions extrémistes, homophobes et racistes) et surtout d'affirmer un cap politique rassembleur. Sinon, on quitte le camp républicain et on se rapproche inexorablement d'un courant pétainiste dont notre pays a pu mesurer la nocivité. 

    Pourquoi François Fillon a choisi une stratégie politique qui va faire perdre la droite républicaine et peut endommager notre démocratie déjà pas spécialement en forme ? Difficile de répondre à ce qui restera sans doute la plus grande énigme de cette incroyable présidentielle (et c'est loin d'être terminé). Je vais essayer de proposer tout de même mes réflexions.

    Dans la ligne jusqu'au boutiste de Fillon, se devine sorte de revanche par rapport à sa "carrière" politique. L'élu sarthois a toujours été dans le sillage d'un homme politique plus important que lui : d'abord le député et ministre sarthois Joël Le Theule puis Philippe Séguin, Jacques Chirac, et enfin Nicolas Sarkozy. Rappelons-nous sa réaction de Premier ministre quand le président de la République Nicolas Sarkozy le qualifia publiquement de "collaborateur". Il n'y en eut pas, ou plutôt François Fillon fit mine de ne pas s'en offusquer pour ne pas rentrer en conflit avec Nicolas Sarkozy. Ne jamais prendre de face un adversaire semble être la ligne de conduite de François Fillon.

    Lors de la primaire de droite, son élection a sonné contre une double revanche : contre l'ancien chef Sarko qui l'avait humilié, contre Alain Juppé qui - que ce dernier l'ait voulu ou non - l'écrasait par sa superbe quasi-aristocratique. François Fillon est resté un notable de province qui, par extension progressive de son influence, est devenu un seigneur. Un féodal ne peut jamais être un vrai leader. Quand on est devenu chef par élimination progressive de ses concurrents et sans jamais dévoiler ses cartes (par exemple son rôle de conseiller de grands patrons), difficile ensuite de prendre les habits d'un chef d'Etat.

    Derrière le soutien dont il continue à jouir dans une petite
    partie de l'opinion, il y a l'idée - ou plutôt le fantasme - que des forces obscures (à les entendre, le lobby gay et le communautarisme musulman seraient à la manoeuvre) manipuleraient la France. Aux Etats-Unis, on a entendu à peu près les mêmes arguments dans la bouche des fans de Donald Trump...

    Pour comprendre le fonctionnement de la politique, il faut très souvent faire un détour par l'histoire et la sociologie, mais aussi par la psychologie et la psychanalyse. "Délire"... le terme me semble bien résumer la situation actuelle autour de Fillon. Qu'en dit Le Larousse ? Le délire est une "perte du sens de la réalité se traduisant par un ensemble de convictions fausses, irrationnelles, auxquelles le sujet adhère de façon inébranlable". Nous en sommes là.

           

  • Candidature unique à gauche : pourquoi c'était voué à l'échec

    Depuis l'élection de Benoît Hamon lors de la primaire de la Belle alliance populaire, fin janvier, se développe dans ce qu'on appelle "la France de gauche" un grand débat : faut-il une candidature unique à gauche de celle, conquérante, d'Emmanuel Macron ?

    Jusqu'en février, lorsque François Fillon jouissait d'un statut de favori et de candidat "honnête", il s'agissait d'éviter un second tour, cruel pour la France de Jaurès et de Mitterrand, opposant le candidat des Républicains et la porte-drapeau de l'extrême droite, fût-elle relookée (1).

    Maintenant que le favori de la présidentielle s'est révélé être un petit marquis arrogant accroché aux privilèges d'un temps (espérons-le) révolu, l'objectif de cette candidature de gauche unique est de disputer la seconde place à cet objet politique non identifié (OPNI) qu'est Emmanuel Macron (remarquons que personne, à part peut-être notre OPNI, ne pense doubler Le Pen...). Sauf que la tentative de présenter une candidature unique est totalement vaine.

    Dans un premier temps, Benoît Hamon a obtenu le retrait de l'écologiste Yannick Jadot. Dans la décision de celui-ci de s'effacer, on a du mal à faire la part des choses entre un choix politique stratégique et les contraintes politiques du candidat EELV. En l'espèce, celui-ci était loin d'être sûr d'avoir les 500 parrainages nécessaires, risquait de creuser encore plus le déficit du parti écolo (en l'absence de 5 % au premier tour, les frais du candidat ne sont pas remboursés) et surtout d'obtenir un score plus proche de celui d'Eva Joly (1,57 %) en 2012 que de celui de Noël Mamère (5,25 %) en 2002.

    Mais l'enjeu principal pour avoir des chances sérieuses d'être au second tour était ailleurs : il s'agissait d'obtenir le retrait de Jean-Luc Mélenchon, en campagne depuis au moins un an (voire depuis 2012...). Le calcul de ceux qui font des calculs était simple : avec le renfort des 10 à 12 % que pourrait obtenir le candidat des Insoumis, Benoît Hamon pouvait espérer décrocher le vote d'un électeur sur quatre, permettant d'envisager la qualification au second tour. Sauf que cette hypothèse (le retrait de JL Mélenchon) avait à peu près autant de chances d'advenir que la conversion franciscaine (dans le rapport à l'argent) de Jérôme Cahuzac ou de Patrick Balkany (pour ne prendre que les exemples emblématiques à droite comme à gauche). Essayons d'expliquer pourquoi.

    Pour prendre un peu de hauteur et sortir de l'emballement médiatique, il faut expliquer le parcours de l'Insoumis. Jean-Luc Mélenchon, avant d'être le héraut de la France rebelle, a été trotskyste (de la tendance lambertiste, la moins ouverte à l'évolution libertaire du pays dans l'après-68). Mais il a été surtout un fidèle (non courtisan) de François Mitterrand dans sa version post-Epinay (2). 

    Le jeune Mélenchon a défendu ardemment l'idée de l'unité de la gauche (notamment avec les communistes qui, dans les années 70, séduisaient encore près d'un électeur sur cinq). Et, à ce titre, il s'est opposé à la volonté de Michel Rocard d'inscrire le PS dans la nouvelle gauche post-68, en considérant que l'extinction, progressive mais inéluctable, de la vieille société industrielle issue du 19e siècle allait emporter avec elle le parti de Maurice Thorez et de Waldeck-Rochet. Rappelons que le jeune cinquantenaire Benoît Hamon est issu de la matrice rocardienne.

    La rupture de Mélenchon avec le PS qui l'a conduit avec quelques amis à constituer en 2009 le parti de gauche, s'est faite essentiellement sur la question européenne. Mélenchon a refusé le ralliement du PS au traité constitutionnelle européen (TCE) voulu par François Hollande (il faut se rappeler que Laurent Fabius et... Manuel Valls s'y opposaient au départ). Suite au vote négatif (à 55 %) du peuple français, le sénateur de l'Essonne s'est révolté contre la tentative, réussie, du gouvernement alors de droite de faire adhérer la France, malgré le vote populaire, au Traité de Lisbonne, très proche du TCE.

    Certains, pour expliquer le blocage actuel, insistent sur l'ego démesuré de Jean-Luc Mélenchon et sa fascination pour les leaders sud-américains à la Chavez qui ont construit un rapport direct et quelque peu autoritaire avec le peuple. Certes, il ne viendrait pas à l'esprit de quiconque de refuser l'idée selon laquelle Mélenchon se voit comme un homme providentiel, dans un mélange baroque entre deux figures militaires (de Gaulle et Chavez).

    Sauf que Benoît Hamon n'est pas non plus dépourvu d'ego, lui qui a construit patiemment sa carrière, mi apparatchik (de courant ou de sous-courant du PS), mi homme de pouvoir (où il a été remarqué comme ministre de l'ESS). Ce débat sur l'ego n'explique jamais (de façon principale) une situation de blocage. Si les conflits politiques pouvaient se régler sur un divan, cela se saurait...

    L'Europe reste un sujet de divergence majeure entre les deux candidats principaux de la gauche. Le premier (Mélenchon) considère que la France peut imposer son point de vue à l'Allemagne (on a du mal à comprendre pourquoi la première puissance économique d'Europe qui a intégré voici moins de 30 ans l'unification du pays et a accueilli près d'un million de réfugiés changerait si facilement de point de vue économique). A défaut, il faudrait sortir des traités économiques de l'Union. Comme le disait récemment Thomas Piketty (qui a rejoint le staff de campagne de Hamon), Jean-Luc Mélenchon travaille beaucoup sur le plan B (la sortie de l'Union) et très peu sur le plan A.

    C'est tout l'inverse pour le candidat qui veut "faire battre le cœur de la France". Lui ne veut pas entendre parler de plan B (cela serait catastrophique pour la France et l'Europe) et se bat pour faire comprendre à l'Allemagne qu'elle doit sortir de son splendide isolement européen, que sa bonne santé économique comporte des éléments de fragilité et donc qu'elle aura à terme besoin de la solidarité européenne. Le pari de Hamon est fragile, mais il a sa cohérence : faire gagner un plan A qui sauve l'Europe et permet à la France de retrouver un souffle économique.

    Comment croire qu'un tel clivage au sein de la gauche - qui dure depuis plus de 10 ans - puisse être balayé en deux ou trois semaines ? Il ne suffit pas que Libération, Politis et quelques centaines d'intellectuels lancent des appels pour qu'un désaccord politique aussi structurant soit résolu. Il eût fallu, pour espérer une sortie par le haut, que le quinquennat de François Hollande s'attaque réellement à la paralysie européennes. il eût fallu également que les deux "camps" (qu'ont théorisé Mélenchon et Valls) aient cherché à rapprocher leurs points de vue. Cela ne fut pas le cas !

    Mélenchon a campé dans un splendide isolement, sûr que ses prédictions seraient validées (ce qui fut la réalité), mais sans jamais tenter d'infléchir la politique du président. Les frondeurs qu'a rejoint Hamon après sa démission gouvernementale en août 2015 ont mené une bataille interne à leur parti, mais ne sont jamais sortis de ce cadre qui n'intéresse plus grand monde.

    Le retrait de l'un ou de l'autre avait toutes les chances de produire des effets très limités. Si Mélenchon s'était retiré, une partie de ses troupes n'aurait pas voté Hamon tout simplement parce qu'il avait le grave inconvénient d'avoir participé pendant trois ans aux gouvernements Ayrault et Valls. Si l'inverse s'était produit, une bonne partie des soutiens à Hamon (notamment ceux qui considèrent que le quinquennat de Hollande n'est pas si négatif que cela...) aurait préféré aller à la pêche ou voter pour Emmanuel Macron qui participa lui aussi à l'aventure Hollande. En politique, 1 + 1 ne font jamais 2.

    Au lieu de se lancer dans ce combat perdu d'avance, Benoît Hamon eût été plus inspiré de continuer à tracer son sillon, celui qui a fait son succès pendant la primaire. Son enfermement dans des jeux d'appareil (d'abord avec EELV puis avec Mélenchon) a considérablement brouillé son image de fraicheur et d'inventivité. On ne comprend rien au succès de Macron (sur lequel nous reviendrons prochainement) si on ne voit pas que son indépendance vis-à-vis de tout parti (un peu comme Mélenchon), lui permet d'imprimer l'image d'un homme qui créé une relation directe avec le pays.

    Ne l'oublions pas (on peut le regretter): notre pays qui combine une tradition de centralité et un tempérament rebelle se cherche en permanence un chef, un leader qui parle au moins autant à son cœur qu'à sa raison... Pour le coup, l'ancien rocardien Benoît Hamon serait bien inspiré de ne pas l'oublier.

     

    (1) Sur ce sujet de la duperie entretenue par le Front national, je ne saurais conseillé davantage le film "Chez nous".   

    (2) Le congrès d'Epinay en 1971 marque la création du parti socialiste et la conquête de celui-ci par François Mitterrand.

  • Benoît Hamon condamne-t-il la gauche ?

    Décidément, la préparation de cette présidentielle déjoue tous les plans et pronostics des grands manitous des sondages. Après l'élimination de Cécile Duflot pour EELV, la qualification de François Fillon contre les deux favoris Sarkozy et Juppé, le forfait (pas si surprenant que cela) du Président de la République, voilà que la primaire de la Belle alliance populaire réserve une nouvelle surprise. Sous réserve que les résultats annoncés soient fidèles à la réalité du vote (la prudence est de mise en l'espèce), Benoît Hamon a pris une sérieuse option pour sa désignation comme candidat pour les scrutins d'avril et de mai prochains. Qui aurait parié voici un mois sur le leader de l'aile gauche du PS alors que l'ancien premier ministre (soutenu par la quasi-totalité du gouvernement et la grande majorité des parlementaires) et l'ancien ministre de l'économie (porté par la plupart des "frondeurs" et les proches de Marie-Noëlle Lienemann et de Gérard Filoche) se disputaient les pronostics ?

    Pour tenter de mobiliser l'électorat de gauche qui refuserait l'alternative entre Emmanuel Macron et Jean-Luc Mélenchon et qui souhaiterait un candidat "crédible", Manuel Valls a brandi avec la fougue qu'on lui connaît le risque d'une disqualification certaine de la gauche de gouvernement si la candidature de Hamon était retenue par les électeurs. Avant d'examiner cet argument, on notera que l'ancien premier ministre a repris ses accents traditionnels qui "clivent" la gauche alors qu'il s'était évertué (en vain ?) à les atténuer pendant la campagne du premier tour en se voulant l'homme du rassemblement. Passons.

    L'argumentation de Manuel Valls est à double détente. D'une part, la France a besoin, dans le contexte des graves incertitudes qui pèsent sur elle (menace terroriste, risque d'un rapprochement entre l'Amérique de Trump et la Russie de Poutine) d'un responsable d'expérience et d'autorité, étant entendu par l'ancien maire d'Evry en disposerait à la différence de son concurrent. D'autre part, certaines des propositions de Benoit Hamon (notamment le revenu universel et la légalisation du cannabis) risqueraient de radicaliser encore plus un électorat très droitier, renforçant dans le meilleur des cas la candidature de Macron, dans le pire celles de Fillon voire Le Pen. La vision proposée par Valls ne manque pas de logique : si on propose des mesures "trop à gauche", on effraie un électorat modéré qui aurait pu être intéressé par la candidature d'un "républicain pragmatique" que serait Valls.

    Cet argument massue mérite trois types de remarques. La première a trait au bilan gouvernemental et à l'impopularité record que celui-ci a suscité. La raison en est-elle que l'action conduite par les premiers ministres Ayrault puis Valls a été trop audacieuse, a effrayé l'électorat dit modéré ? Ce reproche qu'on avait pu entendre lorsque Lionel Jospin était premier ministre (notamment sur la mise en place des 35 heures) ne m'a pas paru très souvent utilisé depuis 2012. Au contraire, il a été reproché au pouvoir actuel pêle-mêle d'avoir trahi le discours du Bourget ("mon ennemi, c'est la finance"), d'avoir renoncé sans combattre réellement, par exemple sur la réorientation de la politique européenne, d'avoir échoué dans la réduction du nombre de chômeurs tout en accordant des réductions d'impôt aux entreprises sans contrepartie, et plus largement d'avoir donné le sentiment de ne pas croire à la possibilité d'une politique de gauche. 

    Si la gauche, et singulièrement le PS, a perdu l'essentiel de ses relais territoriaux dans les villes, les départements et les régions, ce n'est globalement pas pour cause de mauvaise gestion locale, mais bien parce que le compte n'y est pas au niveau national. Bien entendu, l'indécision de François Hollande, ses "frasques" avec les journalistes ont amplifié le désamour, mais la raison de celui-ci est d'abord politique. S'il n'est pas certain que les audaces de Hamon sont payantes sur le plan électoral, il est plus que probable que la tiédeur des idées de Valls auront du mal à trouver un espace politique.

    Seconde réflexion : les Français sont en attente de nouveautés, de fraicheur et de cohérence. Les trois candidats qui émergent actuellement (François Fillon, Emmanuel Macron et Jean-Luc Mélenchon, la situation de Marine Le Pen se plaçant dans une autre perspective) n'ont pas fait preuve de modération ni brillé par leurs calculs politiciens. L'ancien premier ministre de Nicolas Sarkozy a affirmé un credo très droitier avec des propositions tranchées ; l'ancien patron du parti de gauche développe la carte de l'insoumission (on a connu positionnement plus frileux). Quant à l'ancien (?) protégé de François Hollande, E. Macron, ce qui séduit actuellement est d'abord l'audace de ce jeune homme, sa capacité à s'extraire du jeu des partis et des clivages politiques. Qu'on le veuille ou non, les Français aspirent à une forme d'espérance que chacun de ces trois protagonistes développe. Sur le papier, les projets de Fillon, Macron et Mélenchon paraissent très compliqués à mettre en œuvre (et ce pour des raisons diamétralement opposées) et pourtant, c'est ce côté transgressif qui a séduit... au moins pour l'instant.

    La dernière remarque par rapport à l'objection de Valls à la candidature de Hamon a trait à la conception qu'on a de la politique. En supposant que les électeurs de gauche aspirent à de la tiédeur et du "pragmatisme" (ce que je ne crois pas), faut-il leur donner ce qu'ils demanderaient ou proposer ce qui est jugé utile pour le pays et la promotion d'un certain nombre d'idéaux comme la justice sociale, l'émancipation individuelle et collective ou la lutte contre la violence des rapports économiques. Si on juge que le revenu universel permet de lutter contre la pauvreté (qui s'est renforcé pendant ce quinquenat malgré l'engagement réel du gouvernement sur ce dossier), de redonner sens au lien social et de partager le travail, alors faut-il le disqualifier parce qu'il serait trop coûteux ? Il est évident que cette question comme tant d'autres mérite débat et notamment sur son volet financement, mais il est certain que les arguments d'autorité ne fonctionnent plus.

    Alors que tant de propositions "pragmatiques" ont échoué, que tant de recettes teintées de néo-libéralisme ont montré leurs limites, il parait utile de laisser place à une forme d'utopie, notamment pendant toute la phase de la campagne électorale. Si les politiques ne sont là que pour nous dire ce qui "marche" ou "ne marche pas", autant les remplacer par des technocrates qui sauraient ce qui est efficace et s'interroger d'élections ouvertes. Vous me direz que les politiques se sont souvent transformés en "technos" sûrs d'eux et hermétiques à tout débat démocratique. CQFD.