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10 mai - Page 3

  • Candidature unique à gauche : pourquoi c'était voué à l'échec

    Depuis l'élection de Benoît Hamon lors de la primaire de la Belle alliance populaire, fin janvier, se développe dans ce qu'on appelle "la France de gauche" un grand débat : faut-il une candidature unique à gauche de celle, conquérante, d'Emmanuel Macron ?

    Jusqu'en février, lorsque François Fillon jouissait d'un statut de favori et de candidat "honnête", il s'agissait d'éviter un second tour, cruel pour la France de Jaurès et de Mitterrand, opposant le candidat des Républicains et la porte-drapeau de l'extrême droite, fût-elle relookée (1).

    Maintenant que le favori de la présidentielle s'est révélé être un petit marquis arrogant accroché aux privilèges d'un temps (espérons-le) révolu, l'objectif de cette candidature de gauche unique est de disputer la seconde place à cet objet politique non identifié (OPNI) qu'est Emmanuel Macron (remarquons que personne, à part peut-être notre OPNI, ne pense doubler Le Pen...). Sauf que la tentative de présenter une candidature unique est totalement vaine.

    Dans un premier temps, Benoît Hamon a obtenu le retrait de l'écologiste Yannick Jadot. Dans la décision de celui-ci de s'effacer, on a du mal à faire la part des choses entre un choix politique stratégique et les contraintes politiques du candidat EELV. En l'espèce, celui-ci était loin d'être sûr d'avoir les 500 parrainages nécessaires, risquait de creuser encore plus le déficit du parti écolo (en l'absence de 5 % au premier tour, les frais du candidat ne sont pas remboursés) et surtout d'obtenir un score plus proche de celui d'Eva Joly (1,57 %) en 2012 que de celui de Noël Mamère (5,25 %) en 2002.

    Mais l'enjeu principal pour avoir des chances sérieuses d'être au second tour était ailleurs : il s'agissait d'obtenir le retrait de Jean-Luc Mélenchon, en campagne depuis au moins un an (voire depuis 2012...). Le calcul de ceux qui font des calculs était simple : avec le renfort des 10 à 12 % que pourrait obtenir le candidat des Insoumis, Benoît Hamon pouvait espérer décrocher le vote d'un électeur sur quatre, permettant d'envisager la qualification au second tour. Sauf que cette hypothèse (le retrait de JL Mélenchon) avait à peu près autant de chances d'advenir que la conversion franciscaine (dans le rapport à l'argent) de Jérôme Cahuzac ou de Patrick Balkany (pour ne prendre que les exemples emblématiques à droite comme à gauche). Essayons d'expliquer pourquoi.

    Pour prendre un peu de hauteur et sortir de l'emballement médiatique, il faut expliquer le parcours de l'Insoumis. Jean-Luc Mélenchon, avant d'être le héraut de la France rebelle, a été trotskyste (de la tendance lambertiste, la moins ouverte à l'évolution libertaire du pays dans l'après-68). Mais il a été surtout un fidèle (non courtisan) de François Mitterrand dans sa version post-Epinay (2). 

    Le jeune Mélenchon a défendu ardemment l'idée de l'unité de la gauche (notamment avec les communistes qui, dans les années 70, séduisaient encore près d'un électeur sur cinq). Et, à ce titre, il s'est opposé à la volonté de Michel Rocard d'inscrire le PS dans la nouvelle gauche post-68, en considérant que l'extinction, progressive mais inéluctable, de la vieille société industrielle issue du 19e siècle allait emporter avec elle le parti de Maurice Thorez et de Waldeck-Rochet. Rappelons que le jeune cinquantenaire Benoît Hamon est issu de la matrice rocardienne.

    La rupture de Mélenchon avec le PS qui l'a conduit avec quelques amis à constituer en 2009 le parti de gauche, s'est faite essentiellement sur la question européenne. Mélenchon a refusé le ralliement du PS au traité constitutionnelle européen (TCE) voulu par François Hollande (il faut se rappeler que Laurent Fabius et... Manuel Valls s'y opposaient au départ). Suite au vote négatif (à 55 %) du peuple français, le sénateur de l'Essonne s'est révolté contre la tentative, réussie, du gouvernement alors de droite de faire adhérer la France, malgré le vote populaire, au Traité de Lisbonne, très proche du TCE.

    Certains, pour expliquer le blocage actuel, insistent sur l'ego démesuré de Jean-Luc Mélenchon et sa fascination pour les leaders sud-américains à la Chavez qui ont construit un rapport direct et quelque peu autoritaire avec le peuple. Certes, il ne viendrait pas à l'esprit de quiconque de refuser l'idée selon laquelle Mélenchon se voit comme un homme providentiel, dans un mélange baroque entre deux figures militaires (de Gaulle et Chavez).

    Sauf que Benoît Hamon n'est pas non plus dépourvu d'ego, lui qui a construit patiemment sa carrière, mi apparatchik (de courant ou de sous-courant du PS), mi homme de pouvoir (où il a été remarqué comme ministre de l'ESS). Ce débat sur l'ego n'explique jamais (de façon principale) une situation de blocage. Si les conflits politiques pouvaient se régler sur un divan, cela se saurait...

    L'Europe reste un sujet de divergence majeure entre les deux candidats principaux de la gauche. Le premier (Mélenchon) considère que la France peut imposer son point de vue à l'Allemagne (on a du mal à comprendre pourquoi la première puissance économique d'Europe qui a intégré voici moins de 30 ans l'unification du pays et a accueilli près d'un million de réfugiés changerait si facilement de point de vue économique). A défaut, il faudrait sortir des traités économiques de l'Union. Comme le disait récemment Thomas Piketty (qui a rejoint le staff de campagne de Hamon), Jean-Luc Mélenchon travaille beaucoup sur le plan B (la sortie de l'Union) et très peu sur le plan A.

    C'est tout l'inverse pour le candidat qui veut "faire battre le cœur de la France". Lui ne veut pas entendre parler de plan B (cela serait catastrophique pour la France et l'Europe) et se bat pour faire comprendre à l'Allemagne qu'elle doit sortir de son splendide isolement européen, que sa bonne santé économique comporte des éléments de fragilité et donc qu'elle aura à terme besoin de la solidarité européenne. Le pari de Hamon est fragile, mais il a sa cohérence : faire gagner un plan A qui sauve l'Europe et permet à la France de retrouver un souffle économique.

    Comment croire qu'un tel clivage au sein de la gauche - qui dure depuis plus de 10 ans - puisse être balayé en deux ou trois semaines ? Il ne suffit pas que Libération, Politis et quelques centaines d'intellectuels lancent des appels pour qu'un désaccord politique aussi structurant soit résolu. Il eût fallu, pour espérer une sortie par le haut, que le quinquennat de François Hollande s'attaque réellement à la paralysie européennes. il eût fallu également que les deux "camps" (qu'ont théorisé Mélenchon et Valls) aient cherché à rapprocher leurs points de vue. Cela ne fut pas le cas !

    Mélenchon a campé dans un splendide isolement, sûr que ses prédictions seraient validées (ce qui fut la réalité), mais sans jamais tenter d'infléchir la politique du président. Les frondeurs qu'a rejoint Hamon après sa démission gouvernementale en août 2015 ont mené une bataille interne à leur parti, mais ne sont jamais sortis de ce cadre qui n'intéresse plus grand monde.

    Le retrait de l'un ou de l'autre avait toutes les chances de produire des effets très limités. Si Mélenchon s'était retiré, une partie de ses troupes n'aurait pas voté Hamon tout simplement parce qu'il avait le grave inconvénient d'avoir participé pendant trois ans aux gouvernements Ayrault et Valls. Si l'inverse s'était produit, une bonne partie des soutiens à Hamon (notamment ceux qui considèrent que le quinquennat de Hollande n'est pas si négatif que cela...) aurait préféré aller à la pêche ou voter pour Emmanuel Macron qui participa lui aussi à l'aventure Hollande. En politique, 1 + 1 ne font jamais 2.

    Au lieu de se lancer dans ce combat perdu d'avance, Benoît Hamon eût été plus inspiré de continuer à tracer son sillon, celui qui a fait son succès pendant la primaire. Son enfermement dans des jeux d'appareil (d'abord avec EELV puis avec Mélenchon) a considérablement brouillé son image de fraicheur et d'inventivité. On ne comprend rien au succès de Macron (sur lequel nous reviendrons prochainement) si on ne voit pas que son indépendance vis-à-vis de tout parti (un peu comme Mélenchon), lui permet d'imprimer l'image d'un homme qui créé une relation directe avec le pays.

    Ne l'oublions pas (on peut le regretter): notre pays qui combine une tradition de centralité et un tempérament rebelle se cherche en permanence un chef, un leader qui parle au moins autant à son cœur qu'à sa raison... Pour le coup, l'ancien rocardien Benoît Hamon serait bien inspiré de ne pas l'oublier.

     

    (1) Sur ce sujet de la duperie entretenue par le Front national, je ne saurais conseillé davantage le film "Chez nous".   

    (2) Le congrès d'Epinay en 1971 marque la création du parti socialiste et la conquête de celui-ci par François Mitterrand.

  • Benoît Hamon condamne-t-il la gauche ?

    Décidément, la préparation de cette présidentielle déjoue tous les plans et pronostics des grands manitous des sondages. Après l'élimination de Cécile Duflot pour EELV, la qualification de François Fillon contre les deux favoris Sarkozy et Juppé, le forfait (pas si surprenant que cela) du Président de la République, voilà que la primaire de la Belle alliance populaire réserve une nouvelle surprise. Sous réserve que les résultats annoncés soient fidèles à la réalité du vote (la prudence est de mise en l'espèce), Benoît Hamon a pris une sérieuse option pour sa désignation comme candidat pour les scrutins d'avril et de mai prochains. Qui aurait parié voici un mois sur le leader de l'aile gauche du PS alors que l'ancien premier ministre (soutenu par la quasi-totalité du gouvernement et la grande majorité des parlementaires) et l'ancien ministre de l'économie (porté par la plupart des "frondeurs" et les proches de Marie-Noëlle Lienemann et de Gérard Filoche) se disputaient les pronostics ?

    Pour tenter de mobiliser l'électorat de gauche qui refuserait l'alternative entre Emmanuel Macron et Jean-Luc Mélenchon et qui souhaiterait un candidat "crédible", Manuel Valls a brandi avec la fougue qu'on lui connaît le risque d'une disqualification certaine de la gauche de gouvernement si la candidature de Hamon était retenue par les électeurs. Avant d'examiner cet argument, on notera que l'ancien premier ministre a repris ses accents traditionnels qui "clivent" la gauche alors qu'il s'était évertué (en vain ?) à les atténuer pendant la campagne du premier tour en se voulant l'homme du rassemblement. Passons.

    L'argumentation de Manuel Valls est à double détente. D'une part, la France a besoin, dans le contexte des graves incertitudes qui pèsent sur elle (menace terroriste, risque d'un rapprochement entre l'Amérique de Trump et la Russie de Poutine) d'un responsable d'expérience et d'autorité, étant entendu par l'ancien maire d'Evry en disposerait à la différence de son concurrent. D'autre part, certaines des propositions de Benoit Hamon (notamment le revenu universel et la légalisation du cannabis) risqueraient de radicaliser encore plus un électorat très droitier, renforçant dans le meilleur des cas la candidature de Macron, dans le pire celles de Fillon voire Le Pen. La vision proposée par Valls ne manque pas de logique : si on propose des mesures "trop à gauche", on effraie un électorat modéré qui aurait pu être intéressé par la candidature d'un "républicain pragmatique" que serait Valls.

    Cet argument massue mérite trois types de remarques. La première a trait au bilan gouvernemental et à l'impopularité record que celui-ci a suscité. La raison en est-elle que l'action conduite par les premiers ministres Ayrault puis Valls a été trop audacieuse, a effrayé l'électorat dit modéré ? Ce reproche qu'on avait pu entendre lorsque Lionel Jospin était premier ministre (notamment sur la mise en place des 35 heures) ne m'a pas paru très souvent utilisé depuis 2012. Au contraire, il a été reproché au pouvoir actuel pêle-mêle d'avoir trahi le discours du Bourget ("mon ennemi, c'est la finance"), d'avoir renoncé sans combattre réellement, par exemple sur la réorientation de la politique européenne, d'avoir échoué dans la réduction du nombre de chômeurs tout en accordant des réductions d'impôt aux entreprises sans contrepartie, et plus largement d'avoir donné le sentiment de ne pas croire à la possibilité d'une politique de gauche. 

    Si la gauche, et singulièrement le PS, a perdu l'essentiel de ses relais territoriaux dans les villes, les départements et les régions, ce n'est globalement pas pour cause de mauvaise gestion locale, mais bien parce que le compte n'y est pas au niveau national. Bien entendu, l'indécision de François Hollande, ses "frasques" avec les journalistes ont amplifié le désamour, mais la raison de celui-ci est d'abord politique. S'il n'est pas certain que les audaces de Hamon sont payantes sur le plan électoral, il est plus que probable que la tiédeur des idées de Valls auront du mal à trouver un espace politique.

    Seconde réflexion : les Français sont en attente de nouveautés, de fraicheur et de cohérence. Les trois candidats qui émergent actuellement (François Fillon, Emmanuel Macron et Jean-Luc Mélenchon, la situation de Marine Le Pen se plaçant dans une autre perspective) n'ont pas fait preuve de modération ni brillé par leurs calculs politiciens. L'ancien premier ministre de Nicolas Sarkozy a affirmé un credo très droitier avec des propositions tranchées ; l'ancien patron du parti de gauche développe la carte de l'insoumission (on a connu positionnement plus frileux). Quant à l'ancien (?) protégé de François Hollande, E. Macron, ce qui séduit actuellement est d'abord l'audace de ce jeune homme, sa capacité à s'extraire du jeu des partis et des clivages politiques. Qu'on le veuille ou non, les Français aspirent à une forme d'espérance que chacun de ces trois protagonistes développe. Sur le papier, les projets de Fillon, Macron et Mélenchon paraissent très compliqués à mettre en œuvre (et ce pour des raisons diamétralement opposées) et pourtant, c'est ce côté transgressif qui a séduit... au moins pour l'instant.

    La dernière remarque par rapport à l'objection de Valls à la candidature de Hamon a trait à la conception qu'on a de la politique. En supposant que les électeurs de gauche aspirent à de la tiédeur et du "pragmatisme" (ce que je ne crois pas), faut-il leur donner ce qu'ils demanderaient ou proposer ce qui est jugé utile pour le pays et la promotion d'un certain nombre d'idéaux comme la justice sociale, l'émancipation individuelle et collective ou la lutte contre la violence des rapports économiques. Si on juge que le revenu universel permet de lutter contre la pauvreté (qui s'est renforcé pendant ce quinquenat malgré l'engagement réel du gouvernement sur ce dossier), de redonner sens au lien social et de partager le travail, alors faut-il le disqualifier parce qu'il serait trop coûteux ? Il est évident que cette question comme tant d'autres mérite débat et notamment sur son volet financement, mais il est certain que les arguments d'autorité ne fonctionnent plus.

    Alors que tant de propositions "pragmatiques" ont échoué, que tant de recettes teintées de néo-libéralisme ont montré leurs limites, il parait utile de laisser place à une forme d'utopie, notamment pendant toute la phase de la campagne électorale. Si les politiques ne sont là que pour nous dire ce qui "marche" ou "ne marche pas", autant les remplacer par des technocrates qui sauraient ce qui est efficace et s'interroger d'élections ouvertes. Vous me direz que les politiques se sont souvent transformés en "technos" sûrs d'eux et hermétiques à tout débat démocratique. CQFD.             

  • Le jeu vraiment dangereux de Manuel Valls

    Cette semaine, une vidéo a fait le tour des réseaux sociaux. Lors d'un meeting de soutien à la politique gouvernementale, un vieux militant du PS s'approche du ministre Stéphane Le Foll (un très proche de François Hollande) et lui tend un panneau : "Valls, démission". Il est immédiatement plaqué au sol par deux membres de la sécurité du PS, sans réaction apparente du ministre.

    Aussi extrême soit-elle, cette image résume la situation de plus en plus inconfortable dans laquelle se trouve la majorité politique (qui l'est de moins en moins). Non seulement elle se retrouve confrontée à un Front national qui, malgré ses contradictions et sa stérilité politique, continue son ancrage dans le pays. Non seulement elle est fortement contestée par les Républicains qui déploie une série de propositions passablement démagogiques, trempés dans le libéralisme pur sucre. Sur l'autre front - la gauche de la gauche -, le pouvoir est vivement contesté dans la rue : malgré les tentatives - pour le moins maladroites - de museler le mouvement, les manifestations n'ont jamais cessé depuis trois mois. Malgré la baisse de leur audience, elles traduisent un sentiment de ras-le-bol du "peuple de gauche" qui va au-delà de la loi Travail. 

    Dans ce contexte, on pourrait penser que le chef de la majorité qu'est le Premier ministre cherche à rassembler la majorité, à trouver des compromis internes et à être dans une démarche d'écoute. C'est tout le contraire qui se passe. A la manière d'un Sarkozy, Manuel Valls cristallise les tensions, met de l'huile sur le feu. Les exemples abondent, par exemple dans la gestion de la loi Travail. En mars, Matignon présente une première version du projet de loi dont tout le monde a le sentiment qu'elle a été rédigée avenue Bosquet (siège du Medef).

    En avril, avant l'examen à l'Assemblée de la loi, son cabinet fait rajouter dans une interview de la ministre du travail un passage sur la possibilité d'un recours au 49-3 (ce qui s'est effectivement passer). En mai, Matignon mobilise tous les moyens de pression et imaginable (chantage sur les investitures ou les dossiers locaux défendus par les députés) pour que la motion de censure de gauche ne puisse être déposée.

    En juin, au moment où les organisations syndicales se débattent avec le problème de l'extrême violence de plusieurs centaines de jeunes, il accuse ni plus ni moins la CGT de complicité avec les casseurs. Ensuite, il tente de faire interdire une manifestation syndicale (un événement insolite), et ce malgré l'avis défavorable du ministère de l'intérieur. Sur le fameux article 2 de la loi, il refuse tout aménagement qui permettrait aux branches d'encadrer les fameux accords d'entreprise, notamment sur les heures supplémentaires. Il parie sur l'usure des contestataires, les vacances qui approchent et cherche la victoire par épuisement de l'adversaire. 

    Ce ne sont pas les seuls terrains où le Premier ministre fait montre de brutalité. En début d'année, il se heurte violemment au président de l'observatoire de la laïcité, Jean-Louis Bianco, qu'il accuse de complicité (rien que cela !) avec les courants fondamentalistes de l'islam. Se transformant en petit "père Combes" du début du 20e siècle, il propose une vision de combat de la laïcité qui contribue à diviser un peu plus le pays et que beaucoup de musulmans sentent, à tort ou à raison, dirigée contre eux. Lors d'un voyage en Israël, il ne fait pas montre d'une grande fermeté vis-à-vis du gouvernement hébreu, pourtant le plus à droite de toute son histoire, et qui continue sa politique de colonisation de la Cisjordanie. 

    A quel jeu joue Manuel Valls ? D'une certaine manière, il est cohérent avec le programme qu'il avait déroulé lors des primaires de la gauche en 2011. Il avait déjà indiqué que la matrice de la gauche n'était plus adaptée au nouveau siècle et qu'il fallait casser des tabous (comme les 35 heures). Le problème, c'est que son projet n'avait alors obtenu l'assentiment que d'un électeur des primaires sur vingt... Depuis qu'il a accédé à Matignon (avec la complicité de Hamon et Montebourg...), il profite allègrement des atermoiements du président Hollande qui, lui, n'a aucune vision claire, pour pratiquer le coup de force permanent. "C'est ça ou je pars" !, dit-il à l'Elysée qui ne voit aucun Premier ministre de rechange. 

    L'élection de 2017 est perdue pour la gauche, estime Valls, qui pense qu'il n'aura pas à y aller dans la mesure où Hollande se représentera. Perdu pour perdu, il veut que ce scrutin soit l'occasion de sceller la séparation définitive des deux gauches : celle qui gouverne dans une logique sociale-libérale et celle qui proteste. Il pense que le PS ne survivra pas aux scrutins de 2017. Le parti unifié par François Mitterrand en 1971 explosera, une partie voulant constituer une formation de gauche réformiste ; une autre assumant le quinquennat Hollande et sa politique économique de l'offre. La gauche risque d'être dès lors d'être fracturée entre trois composantes : une frange radicale autour de Jean-Luc Mélenchon qui campe une forme de pureté ; une gauche de réformes ambitieuses qui n'a pas peur de l'affrontement avec le patronat ; une gauche blairiste qui veut accompagner, le moins brutalement possible, l'entrée de notre pays dans l'économie mondialisée.

    La gauche n'aura dès lors aucune chance de reconquérir le pouvoir, chaque bloc représentant entre 10 et 20 % de l'électorat. Manuel Valls fait sans doute le pari de se rapprocher d'une partie de la droite et du centre qui refuserait une politique libérale effrénée ou des alliances avec le FN. Il espère ainsi créer cette fameuse troisième force dont les chances de succès sont très faibles dans le cadre de la Ve République. Le débouché politique de cette stratégie de destruction de la majorité politique conduite par Manuel Valls est donc très incertain. alors que les dégâts sont déjà considérables. On peut dès lors comprendre pourquoi des socialistes convaincus demandent le départ du Premier ministre.

     

  • Les politiques changeront-ils en 2016 ?

    A écouter hier soir le propos assez terne et convenu du Président de la République lors de la cérémonie de vœux, je m'interrogeais sur la capacité des politiques à comprendre la société et les ruptures parfois brutales qui l'affectent.

    Que s'est-il passé de fondamental pendant cette si singulière année 2015 ? Trois événements ont été particulièrement marquants : les terribles attentats de janvier et novembre ; la victoire du Front national aux élections régionales ; la conclusion d'un accord sur le climat lors de la COP 21. Sur le premier fait, la question ne peut être principalement sécuritaire, comme le pouvoir a voulu le faire croire. Des mesures toujours plus drastiques ne seront jamais en mesure de juguler la volonté de kamikazes de tout faire sauter, y compris eux-mêmes.

    L'originalité des attentats de 2015 est qu'ils ont été commis par des enfants de la République. Qu'ils soient binationaux ou pas ne change rien à l'affaire : ils ont été éduqués, scolarisés, socialisés dans l'espace français, républicain. La question qui nous est posée est : comment éviter que des jeunes Français retournent leur énergie, leur enthousiasme contre leur pays ? C'est un tas de chantiers sur la citoyenneté, les ghettos (de pauvres et de riches), la culture de masse (et l'inculture), l'éducation (à l'école mais pas seulement) qu'il fallait l'ouvrir.

    A part quelques mesures sur l'enseignement des valeurs républicaines et des enveloppes budgétaires pour la politique de la Ville, il ne s'est rien passé de significatif. La mesure épouvantail sur l'inscription dans la Constitution de la possibilité de déchoir de leur nationalité française les terroristes ne va qu'accroitre le sentiment d'un "2 poids-2 mesures" bien ancré dans de nombreux territoires de relégation. Il est probable que d'autres actions terroristes auront lieu sur notre territoire et que les politiques n'auront toujours pas compris qu'il faut tout remettre à plat. Mais comment le pourraient-ils, eux qui ne connaissent de la société française que les cercles du pouvoir qu'ils fréquentent depuis 20 à 30 ans ?

    Autre fait marquant de 2015 : l'ascension du Front national, premier parti français. Les causes sont bien connues (dégradation de la situation économique, accentuation des inégalités, épuisement de la classe politique, ségrégations territoriales, incertitudes internationales, etc.), mais aucune perspective n'a été dessinée pour endiguer cette montée continue du parti d'extrême droite. Le fait que finalement aucune région n'a été décrochée par le parti de Marine a provoqué un lâche soulagement, empêchant l'indispensable électrochoc. La préoccupation du parti Les Républicains est de savoir quand auront lieu les primaires pour la présidentielle. Et l'exécutif est obsédé par le souci de diviser et d'affaiblir la droite afin qu'elle arrive en troisième position de la présidentielle (la proposition sur la binationalité relève aussi de cette démarche).

    Comment faire pour retrouver la confiance de citoyens qui se sentent exclus de la communauté nationale et trouvent dès lors des boucs-émissaires ? Comment lutter contre la peur de l'étranger qui monte dangereusement dans notre pays ? Comment redonner de l'espoir aux zones rurales ou péri-urbaines qui se sentent abandonnées voire méprisées ? A cet égard, la réforme territoriale qui fait le pari d'une "rationalisation" de la gouvernance locale ne prend absolument pas compte le désir de proximité : c'est une erreur politique, comme l'a été cette refonte des régions qui n'a obéi à aucune logique historique ou sociologique.

    A droite comme à gauche, on joue avec le FN, en espérant que la goupille explosera dans le camp d'en face. Si le pire arrivait en 2017, les citoyens engagés, les républicains sincères auront des comptes à demander à cette classe politique incapable de prendre ses responsabilités.

    Troisième fait marquant : la signature d'un accord sur le climat en décembre à Paris. Incontestablement, cela représente une victoire pour la diplomatie française, en particulier son chef Laurent Fabius. Reste maintenant à faire vivre cet engagement international. En France, on aurait pu attendre que le pouvoir déroule une vrai programme d'actions balisant la route de la transition écologique. Il ne s'est rien passé de cela ; une fois que la séquence climat (c'est ainsi que raisonnent nos communicants) était terminée, on est passée à une autre (celle de la binationalité). Le pouvoir qui avait l'occasion de surfer sur cette réussite a encore raté le coche. Pour quelle raison ?

    Mon hypothèse est que les technos qui nous gouvernent n'ont aucune notion de la façon de s'y prendre. Ou alors ils savent qu'il faudrait revoir tout un modèle et cet énorme chantier se heurterait à des lobbies puissants prêts à en découdre. Comme d'habitude, les politiques préfèrent reculer, différer plutôt que de mener des batailles.

    En fait, les responsables politiques sont devenus (et le quinquennat n'a fait qu'accentuer cela) des comptables, j'allais écrire des notaires qui enregistrent les situations, mais n'agissent plus sur celles-ci. La montée de l'abstention à chaque élection s'explique, en partie, par le sentiment de plus en plus répandu selon lequel les politiques sont au mieux des figurants honnêtes d'un jeu dont ils ne maîtrisent pas les règles, au pire des calculateurs mus par leur seul intérêt. Ont-ils simplement conscience de la gravité de la crise de confiance ? Puisse 2016 éveiller les plus intelligents d'entre eux à la nécessité de changer...