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10 mai - Page 5

  • Nous en sommes là, trois ans après...

    Comme depuis plusieurs décennies, les élections locales se soldent par une sanction du pouvoir national. A chaque fois, les citoyens font payer aux élus locaux, soit par un vote d'opposition, soit par une abstention, l'absence de résultats tangibles en matière d'emploi, de lutte contre les inégalités ou d'insécurités... A la faveur de dix années de la droite au pouvoir, la gauche a conquis élection après élection (2004, 2008, 2011) une large majorité de départements. En l'espace de deux dimanches, la proportion s'est inversée : deux tiers des départements sont désormais aux mains de la droite. Le désastre absolument inégalé dans l'histoire des élections cantonales se lit dans la quasi disparition d'élus de gauche (deux ou quatre) dans nombre de conseils départementaux. Il se trouve même quelques départements, comme le Var ou les Yvelines, où la gauche n'aura plus de représentant au sein de l'assemblée. Comme si elle était rayée de la carte politique...

    Voilà donc où nous en sommes trois ans après l'arrivée de François Hollande au pouvoir. Précisons tout de même que la plupart des exécutifs locaux n'ont pas démérité, notamment dans la mise en oeuvre des politiques sociales. Pour autant, si on rentre dans le détail de celles-ci, on remarquera que certaines majorités de gauche ont résisté à la tornade, notamment grâce à des actions particulièrement audacieuses. Citons notamment la Meurthe-et-Moselle (le seul département resté à gauche de la grande région Champagne-Ardennes-Lorraine-Alsace), la Loire-Atlantique ou bien l'Ardèche... 

    Y'aurait-il une malédiction de la gauche au pouvoir ? Une impossibilité de changer les choses ? Pour la courte expérience Hollande, il est difficile de répondre à cette question tant ce pouvoir a renoncé à mener des combats de gauche souvent avant même d'engager la bataille. Aussi bien sur la réorientation de la politique européenne que sur la limitation de l'omnipotence des banques, sans oublier la réforme fiscale, les gouvernements Valls et Ayrault ont très souvent déposé les armes avant de les utiliser. Même l'occasion historique donnée par la victoire de Syrisa en Grèce pour changer la vision de la construction européenne a été gâchée.

    Par conviction et/ou par paresse intellectuelle, le gouvernement de "gauche" a repris sans sourciller l'antienne de la chasse aux déficits. Qu'importe si les collectivités locales sabrent à tout va dans leurs budgets d'investissements, si les entreprises mettent la clé sous la porte ou licencient, faute de carnet de commandes... Et même si la fameuse croissance, le nouveau Veau d'or que nos technos ou communicants implorent matin, midi et soir, frémit légèrement, elle ne sera pas en mesure de dégager un horizon à des millions de concitoyens qui sont devenus adeptes de la devise punk : "No future".

    Puisque le premier ministre a déjà prévenu que le cap ne serait pas changé et qu'il nous suffit d'attendre les résultats avec le "retour à la compétitivité", le scénario des des prochains mois est presque connu. Le congrès du PS de Poitiers en juin prochain va donner lieu à une bataille frontale entre deux lignes. L'appareil, servi par le départ, souvent sur la pointe des pieds, de nombreux militants qui ont cru au programme du candidat Hollande, devrait l'emporter autour d'un texte d'orientation ménageant la chèvre et le chou. S'ensuivra une séquence de déliquescence où la seule ambition du pouvoir sera de limiter la casse aux élections régionales. Allez, 2 ou 3 régions conservées par le PS, ce serait déjà Byzance !

    Cette absence de réponse au désarroi populaire est du pain bénit pour le Front national qui n'a pas besoin de présenter des candidats crédibles pour engranger des scores à 20 ou 30 %. Il leur suffit d'accoler le logo "bleu Marine"... A force de mensonges, de manque de courage (le courage, ce n'est pas de sortir la bombe nucléaire du 49.3...) et d'absence de représentativité sociologique des responsables, plus grand monde ne croit à la parole des politiques. La thèse du complot, du "on nous cache des choses", fait des ravages et alimente la stratégie des démagogues, de Nicolas Sarkozy à Marine Le Pen, qui pensent qu'il faut répondre à des émotions par d'autres émotions. Ceux-là signent la mort de la politique, ou en tout cas de l'idéal démocratique, qui suppose capacité de réfléchir et d'arbitrer entre des choix possibles.   

    Nous en sommes là, trois ans après la victoire de François Hollande. Nous en sommes à nous demander qui du candidat PS ou UMP, sera au second tour de 2017 face à la représentante du Front national. Nous en sommes à espérer qu'au moins un citoyen sur deux se déplace aux élections (et comme cela devient de plus en plus difficile, on parle maintenant d'instaurer le vote obligatoire).

    Alors, que faire ? Eviter de désespérer, essayer en tout cas, pour ne pas jeter le bébé avec l'eau du bain. Distinguer la critique (nécessaire, vitale) des pratiques politiques de la destruction des (derniers) idéaux. Participer, relayer les dynamiques qui font revivre l'idéal citoyen dans les quartiers et les campagnes, être à l'écoute de tout ceux qui, quittant leur fauteuil devant cette maudite télé (il faudra qu'un jour on lui règle son compte à celle-là) innovent et inventent, n'attendant pas tout "d'en haut".

    Cela suffira-t-il à reprendre du terrain sur la gangrène décliniste et populiste qui a déjà contaminé une partie du peuple ? C'est loin d'être certain. Mais baisser les bras ou continuer à foncer dans le mur, comme le fait avec une belle opiniâtreté le premier ministre, nous mène assurément à un nouveau Munich politique. Il est encore temps peut-être, mais il est vraiment temps.

     

    Michel Dinet.jpgPS : cet article est dédié à Michel Dinet, décédé voici tout juste un an, politique innovant et chaleureux (jusqu'à sa mort, il présida le conseil général de Meurthe-et-Moselle), toujours soucieux du collectif et de l'intérêt général. Avec lui j'eus le plaisir de réaliser un livre d'entretiens ("Réenchanter la démocratie", aux éditions Lignes de repère, octobre 2014). Son absence après ce désastre démocratique est cruellement ressentie, et pas seulement en Lorraine.     

  • "Nous sommes Charlie", mais après ?

    Une émotion d'une intensité, sans doute supérieure à celle qui suivit le 11 septembre 2001, a saisi notre pays après l'attentat contre le journal satirique Charlie Hebdo, en ce funeste 7 janvier 2015. Bien entendu, l'ampleur du massacre (au moins 12 morts), la personnalité des
    victimes (le haut du panier du dessin de presse, notamment Cabu et Wolinski) et la sauvagerie de ce meurtre de masse expliquent l'ampleur du traumatisme national. Mais cela va au-delà : il y a dans cette réaction massive et (relativement) unanime une interrogation profonde sur l'avenir du vivre-ensemble en France.

    Certains se rassureront, à bon compte, en soulignant la mobilisation citoyenne très large et transcendant tous les clivages qui s'exprime depuis ce mercredi. A court terme, il est, en effet, probable que la digue républicaine va tenir. Malgré les provocations de quelques histrions venus essentiellement de l'extrême droite, la quasi totalité des responsables politiques tient le cap de l'unité nationale. Pour l'instant, tout le monde "se tient". Cela durera-t-il ?

    Ce à quoi nous avons assisté hier place notre République dans une situation inédite : ceux qui ont, semble-t-il, commis ces actes d'une barbarie innommable, ne sont pas des Palestiniens, des Iraniens, des Algériens, venus poser des bombes sur notre sol, souvent pour faire pression par rapport à des conflits régionaux (ce fut le cas dans les années 80 et 90, notamment). Comme avec Mohammed Merah voici presque deux ans, les meurtriers des "libres-penseurs" de Charlie Hebdo ont grandi sur le sol national, ont fréquenté les écoles de la République, sont des citoyens français. La haine qu'ils retournent contre les "institutions" de notre République doit nous interroger sur ce qui s'est passé depuis une vingtaine d'années. Qu'est ce qui a été raté ? Pourquoi, non seulement n'ont-ils pas cru à la promesse d'un avenir possible dans notre pays, mais ont-ils construit leur personnalité d'adulte (ou d'adolescent) dans l'espoir de détruire ce qui fait notre socle commun ?

    Il ne s'agit pas de disculper les assassins : rien ne peut justifier de tels crimes. La responsabilité de ceux qui tuent et de ceux qui arment les soldats de la haine est totale. Pour autant, on doit s'interroger sur les sources de cette détestation de ce que nous sommes. Comme beaucoup l'ont souligné, les tueurs sont, souvent depuis longtemps, sous influence d'organisations terroristes internationales. Ils ont subi un véritable endoctrinement, "bénéficié" parfois d'un entraînement militaire. Ils sont persuadés d'être en mission contre les "mécréants" et le martyre dont ils rêvent doit leur donner les clés d'un paradis - dont aucun croyant ne voudrait. 

    Mais pourquoi ces organisations criminelles ont-elles pu acquérir une telle emprise sur ces apprentis terroristes ? Pourquoi ces derniers se sont-ils détournés de la promesse républicaine, non pas pour se réfugier dans une marginalité ou dans la construction d'une contre-société, mais pour détruire les fondements de notre société ? La question ne peut être esquivée - sous prétexte d'actes barbares qui seraient hors de portée de notre humanité - car à la refuser, nous risquons de voir le scénario du nihilisme terroriste se rejouer très souvent.

    Quel projet collectif proposons-nous aux nouvelles générations ? Quel espoir de progrès peuvent-elles nourrir pour elles et leurs (futurs) enfants ? Qu'est-ce qui peut faire rêver aujourd'hui ? C'est à ces questions que chacun est tenu de répondre, à commencer par ceux qui aspirent à prendre les rênes du pays.

    Car il faut bien le reconnaître: le "spectacle" auquel nous assistons mois après mois est peu ragoutant : de plus en plus d'exclus du travail ou condamnés à des emplois sans intérêt et mal payés ;  des inégalités sociales - et surtout culturelles - de plus en plus profondes ; une éducation nationale qui privilégie essentiellement la dimension abstraite des connaissances et développe les valeurs de compétition individuelle ("chacun contre chacun") ; une élite érigée en caste qui jamais ne se remet en cause et qui ne connaît pas la crise - avec la complicité des gouvernants qui viennent des mêmes grandes écoles ; des scandales politico-financiers en veux-tu-en-voilà ; une classe politique monocolore, souvent "hors-sol" (combien ont connu le chômage, les fins de mois difficiles et la difficulté à se loger ?) et inefficace. Edgar Morin a résumé justement la situation dans un tweet : "La folie meurtrière gagne du terrain en même temps que la déraison intellectuelle et l'impuissance politique." 

    Par-delà la nécessaire unité nationale pour adresser un message clair aux artisans de l'apocalypse, c'est un autre chantier qu'il faut ouvrir avec toutes les bonnes volontés dans les associations, l'économie sociale et solidaire, les mouvements de jeunes et de vieux, les créateurs d'entreprise, les "veilleurs d'humanité". Avec une boussole : comment refonder en profondeur notre République ? Quelles priorités ? Quelles réformes ?

    Une fois que l'on aura défini des objectifs ambitieux et atteignables, il nous faudra réfléchir à notre cadre institutionnel. Comment ne pas voir que notre Ve République construite par et pour un seul homme (et quel homme : de Gaulle) n'est plus adaptée aux exigences d'une démocratie plus horizontale et moins personnalisée ? Comment penser ouvrir et réussir des chantiers d'ampleur quand l'exécutif et le législatif sont élus pour cinq ans (en fait quatre car la dernière année est consacrée à se faire réélire) ?

    Si l'après "Nous sommes Charlie" débouche sur une véritable prise de conscience générale et un désir de changement, le "martyre des 12" n'aura pas été vain. Sinon, je crains bien que notre pays soit promis à un avenir sombre. Le choix est simple : le sursaut général ou les larmes !

  • Quand la politique se résume à un (mauvais) spectacle

    Semaine après semaine, mois après mois, la politique creuse gentiment sa tombe. Tous les repères, tous les espoirs, toutes les bornes sont anéantis les uns après les autres, sans qu'un sursaut se manifeste et transcende les clivages habituels.

    Dans cette oeuvre de destruction méthodique, il faut bien reconnaître que les deux derniers Présidents de la République (l'actuel et le précédent) occupent une place de premier choix. Chacun
    sa partition, son style, dirait-on, mais Nicolas Sarkozy comme François Hollande sont les premiers responsables de la crise de confiance qui saisit l'ensemble de la classe politique.

    Le premier, rappelons-le, au moment où certains veulent lui faire endosser les habits de sauveur de la République, a rabaissé la fonction à celle de publiciste ou de VRP. Toute idée politique n'était avancée qu'à l'aune de sa popularité réelle ou supposée. En quelques années, l'homme a pu ainsi fricoter aussi bien avec les idées d'Edgar Morin que de celles de Charles Maurras, mettre en avant le courage d'un résistant communiste comme Guy Môquet et avoir pour conseiller, un homme d'extrême droite comme Patrick Buisson. Après avoir canalisé le vote Front national en 2007, il a réussi à lui donner une nouvel élan en mettant sur le tapis tous les thèmes qui assurent son succès : l'identité nationale, l'obsession sécuritaire, l'anti-intellectualisme, etc. Il a mis en scène tous les épisodes de sa vie personnelle, confondant le poste de Président et celui d'un (mauvais) acteur d'Hollywood. L'énergie incontestable qu'il a mise dans l'exercice de son pouvoir ne peut cacher la profonde vulgarité et le mercantilisme à tous les étages.

    Voulant prendre le contre-pied systématique de son prédécesseur, François Hollande s'est fait élire sur l'étiquette d'un "Président normal". Le malentendu a commencé avec cet affichage assezTrierweiler et Hollande.jpg mensonger. Comment penser qu'un homme "normal" puisse se glisser dans les habits d'un monarque républicain, comme l'ont dessiné les institutions de 1958 (en pleine guerre d'Algérie) ?

    Ne comprenant pas que l'élection du 8 mai 2012 lui imposait de fendre l'armure et de se défaire de ses années de chef du PS, Hollande s'est enferré dans sa méthode des années Solférino : absence de décision, refus d'engager de vrais débats, consensus de façade... Il est apparu comme le meilleur exemple de l'impuissance en politique. Il annonçait le retour de la croissance (contre l'avis de la plupart des économistes) et nous voilà dans la déflation ; il s'engageait à inverser la courbe du chômage et elle s'est, au contraire, accélérée ces derniers mois ; il s'engageait à instaurer une République exemplaire et a fait ministre trois personnages (au moins) dont le rapport à l'argent est peu éthique (Jérôme Cahuzc, Yasmina Benguigui, ThomasThévenoud). Une partie de ses copains de la promotion de l'ENA a été placée aux rouages de l'Etat et le critère de la compétence a bien souvent été balayé par les moeurs de cette "République des copains et des coquins".

    Livre Trierweiler.jpgSurvient l'ouragan Trierweiler. On pense ce qu'on veut de ce livre (pour lequel il n'est sans doute pas utile de consacrer 20 euros), mais on doit s'interroger sur son immense succès populaire. Bien entendu, après des années de voyeurisme télévisuel et de succès de la "presse de caniveau", il n'est pas étonnant que le déballage élyséen passionne autant. Cependant, cette explication ne suffit pas. Il y a, dans cette déferlante, une volonté de comprendre qui est François Hollande, de quelle pâte il est fait. Il y a, je crois, une incompréhension totale vis-à-vis de cet homme placé aux plus hautes fonctions et empêtré dans un triangle de femmes : la mère des enfants - compagne et rivale en politique ; la maîtresse délaissée - qui se rêvait conseillère en  politique - et la jeune comédienne qui ne se mêle pas (officiellement) de politique.

    Une bonne partie de l'opinion publique se demande comment on peut avoir une vie sentimentale si agitée et espérer sortir notre pays des difficultés dans lequel il se trouve. Qu'un livre apparemment médiocre rencontre un tel succès en dit long sur l'image que de nombreux Français - dont certains sont tentés par une expérience "Marine Le Pen" - ont de nos dirigeants. Ces derniers ne paraissent intéressants ni pour leurs idées politiques (on les cherche souvent), ni pour leurs valeurs (qui semblent souvent à géométrie variable), encore moins pour leurs résultats (souvent inexistants).

    Les politiques intriguent, captivent, amusent parce qu'ils apparaissent comme des acteurs END.jpgparfaits d'un théâtre d'ombres. Puisque les hommes politiques se jouent de nous, nous faisant croire en des politiques qu'ils renoncent à mener, nous allons rigoler de leurs malheurs et les ridiculiser. Ce sentiment qui monte dans un pays ultra-morose peut nous faire redouter une triste fin pour ce mauvais film...      

  • Triste gauche...


    Semaine après s
    emaine, la gauche gouvernementale n'en finit pas de ruiner le peu de crédit dont elle dispose encore. Ces derniers jours, ce furent successivement un découpage régional hallucinant (associant, par exemple, sur un même territoire Angoulême et Dreux) obéissant aux caprices des barons socialistes ; une nomination d'une libérale bon teint comme conseillère économique auprès de Hollande ; l'arrivée annoncée de Jacques Toubon au poste de Défenseur des droits (Pourquoi lui avec ses diverses casseroles ? Quelle contribution à la défense des droits ?) et puis, cerise sur le gâteau, l'annonce d'une révision d'une loi (Alur) à peine promulguée alors même que la cherté du logement est sur toutes les lèvres.

    Que se passe-t-il au coeur du pouvoir ? Les observateurs ont tendance à faire porter le chapeau entièrement sur François Hollande. L'homme serait inadapté à l'exercice du pouvoir, incapable de trancher et changeant inlassablement de point de vue. Ses mots n'auraient plus aucune portée sur les Français qui oscilleraient entre indifférence et colère. Les reproches sont, en grande partie, justifiés, même si, en politique internationale, il n'a pas été toujours dans l'erreur. Pour autant, se contenter de trouver le bouc-émissaire idéal ne permet de comprendre l'ampleur de la décomposition politique. Le mal est plus profond et mérite d'être analysé. Trois grandes causes peuvent être identifiées. 

    D'abord une grande paresse intellectuelle. Autour de François Hollande, gravitent des tas d'experts et d'intellectuels. Ce gratin présente deux grands défauts : il est globalement déraciné de la question populaire et des réalités régionales. Ces intellectuels défendent globalement la vision d'une mondialisation heureuse. Ils sont les porte-voix d'une classe sociale largement minoritaire en nombre, mais très influentes dans la société qui vit dans les centres cossus des grandes villes, voyage, aspire à une qualité de vie et n'a plus trop conscience des inégalités. La question des banlieues et des territoires ruraux menacées de désertification a été globalement minorée dans la campagne de François Hollande et ce n'est pas par hasard si le Front national réalise là ses meilleurs scores. Le second défaut que subissent ces intellectuels, c'est qu'ils sont instrumentalisés par le pouvoir socialiste. On les expose, on s'affiche avec eux pour étoffer son programme, mais on s'en détourne dès que le vent tourne et que les critiques ne sont plus audibles par le pouvoir. Dans l'opposition, on réfléchit (un peu) et une fois au pouvoir, on arrête de cogiter, de confronter des points de vue. Il n'y a qu'une politique possible, celle que soufflent des conseillers (souvent liés au monde de la finance) et les experts de l'opinion publique.

    D'autre part, et les deux sont liés, la gauche est dans une panne programmatique profonde. La paresse intellectuelle fait qu'on continue à penser qu'une croissance à 2 points va revenir ("elle arrive", nous dit incessamment le Président) et qu'ainsi nous allons résoudre la question du chômage. Que fait-on quand la croissance se traîne autour de zéro ? Comment sortir du non-emploi ceux qui s'y sont habitués ? Une fois qu'on a épuisé les maigres outils que sont les emplois d'avenir (pâle resucée des emplois jeunes des années Jospin) et la Banque publique d'investissement, on se tourne vers les bonnes vieilles recettes libérales. C'est bien connu : si la France a un taux de chômage si élevé, c'est en grande partie parce que les entreprises sont pénalisées par les charges qui les privent de compétitivité internationale. Là encore, par paresse, la gauche oublie de différencier les entreprises. Il pourrait être utile de baisser drastiquement les charges de petites entreprises émergentes ou de celles de l'économie sociale et solidaire, qui ont le souci du développement local. Mais quel intérêt cela peut-il avoir pour le pays si cette mesure s'applique à de grosses multinationales qui font des bénéfices prodigieux et n'hésitent pas à délocaliser ?

    La gauche au pouvoir renonce à toute pensée complexe : il faut des slogans simples, des marottes à agiter, sans se soucier des conséquences à long terme. C'est vrai pour la politique de l'offre tout comme pour la réforme territoriale qui ne s'appuie sur aucune étude prospective sérieuse. Et puis, se sentant fragilisée - car sa doctrine est trop faible face à la complexité du réel - la gauche finit par abandonner tout principe de... gauche. Elle cède à tous les lobbys, même sans mener bataille. Qu'importe si le raisonnement est d'une faiblesse abyssale (exemple : le logement est en crise ; c'est donc la faute à une loi pas encore appliquée dont les acteurs auraient anticipé les effets jugés négatifs) ! Il faut trouver des cibles faciles à identifier qui expliquent la situation actuelle et trouver des raisons de l'incapacité de la gauche à reformer en profondeur. Un jour, ce sont les élus trop nombreux et qui se marchent sur les pieds ; un autre, les intermittents qui coûtent trop cher ; un troisième, la loi d'une ministre écolo idéologue...  

    Le dernier problème majeur a été révélé lors des municipales. Les élus locaux, même si leur dévouement et leur bilan n'ont rarement été contestés, se sont coupés progressivement de la population. Loin de l'esprit du socialisme municipal des années 80 et 90, ils sont eux aussi devenus des professionnels de la politique gravitant dans les appareils et, pour beaucoup, n'ayant jamais eu une vraie activité professionnelle. Au fil des mandats, ils ont quadrillé le territoire avec un tas de centres sociaux, d'animateurs et d'associations plus ou moins instrumentalisées. La gauche municipale avait construit sa force dans la contestation du pouvoir des notables, sur une pratique politique faisant remonter les besoins locaux et essayant de construire des réponses collectives. Elle est devenue là aussi gestionnaire des intérêts locaux, plus soucieuse de gérer une clientèle que d'inventer de nouvelles façons de faire de la politique municipale.  

    Le discrédit du pouvoir central a fait croire, sans doute de bonne foi, que celui-ci était entièrement responsable de la Bérézina municipale (lire mon précédent post). Explication trop facile qui oublie des raisons locales : usure des équipes, manque de renouvellement des idées, fatigue du collectif, logique de concentration du pouvoir autour d'un seul personnage... La présidentialisation du pouvoir national a déteint fortement sur la façon d'exercer des mandats locaux. Là encore, sur le terrain si important, la gauche a déserté ses responsabilités en refusant de s'attaquer aux institutions de la Ve République. 

    A ce stade du raisonnement (que d'aucuns trouveront cruel,voire unilatéral), se pose la question : un sursaut est-il possible ? Par-delà les inflexions ou changements politiques (qu'un tiers au moins du groupe socialiste à l'Assemblée juge indispensable), un point qu'on peut juger anecdotique me semble important. Les politiques doivent donner envie : envie de s'engager, envie de tordre le cou aux fatalismes, envie de chercher des solutions aux impasses actuelles... Quel ministre, aujourd'hui, donne envie d'y croire ? On a plutôt le sentiment que chacun répète des éléments de langage soufflés par l'Elysée ou Matignon. Croient-ils à ce qu'ils professent ? Ils font le job, simplement, avec plus ou moins de brio. Mais toute flamme, tout enthousiasme a disparu, laissant le pays dans une sorte d'interrogation sur son destin collectif. Triste gauche, décidément...