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10 mai - Page 5

  • EE-LV, le (premier) trophée de chasse de Hollande

    Il est de coutume de dire que François Mitterrand a eu la peau du parti communiste au cours de ses deux septennats. Il faut dire que les communistes, empêtrés dans leur allégeance peu critique au communisme soviétique l'ont bien aidé dans cette tâche dont on n'a pas fini de payer le tribut. N'oublions pas que ces années 80 ont été également celles de la montée du Front national. Qu'on le veuille ou non, notre pays a besoin d'un parti tribunicien qui joue un rôle d'exutoire des colères populaires (1).

    Trente ans après, un autre François (Hollande) est en train d'avoir la peau d'une autre formation Europe écologie-les Verts (EE-LV) qui entend faire de l'ombre au parti présidentiel. En effet, l'une des raisons essentiels de la division des écologistes (qui s'est traduite ces derniers jours par le départ en fanfare de François de Rugy et jean-Vincent Placé) est la conséquence de la pression que fait l'Elysée, depuis des mois, sur le parti écolo pour qu'il accepte de le soutenir dès le premier tour lors de la présidentielle de 2017.

    Le pari de François Hollande est simple : il ne peut espérer arriver au second tour de l'échéance que si la droite est représentée par Nicolas Sarkozy (qui se retrouverait concurrencé par François Bayrou) et si la diversité des candidatures n'est pas trop forte. En clair, il ne faut pas que les écologistes présentent un candidat (Cécile Duflot) qui pourrait lui grappiller trois ou quatre points qui lui seraient fatals. On pourrait gloser sur le calcul risqué du Château : il est peu probable qu'une majorité d'électeurs écolos le soutienne dès le premier tour alors que le  Président (jusque-là) a semblé presque en retrait par rapport à Nicolas Sarkozy sur l'écologie qui avaient au moins initié des états généraux. 

    En faisant pression sur des leaders écologistes dont le sens politique est inversement proportionnel à leur fougue, François Hollande a réussi à faire éclater une mouvance écologiste qui, depuis la mésaventure Eva Joly (2% en 2012), est très sceptique sur sa capacité à faire valoir ses idées lors de la présidentielle. Pour être tout à fait honnête, précisons que le Président a bénéficié d'une faiblesse structurelle de cette organisation EELV qui avait été façonné voici quelques années par... J.-V. Placé sur un mode très daté. Ce dernier a au moins raison sur un point : EE-LV fonctionne sur le modèle des années 70 ("gauchiste", dit-il) avec une prégnance des débats idéologiques (à chaque congrès, 5 ou 6 motions se disputent les suffrages de moins de 5000 adhérents...) et une incapacité à construire un réel lobby écologiste.

    Mais ce calcul politique risque est malheureusement assez cohérent avec nos institutions qui sont calquées sur le modèle américain (deux candidats au final) sans, pour autant, bénéficier des avantages du système des USA. La 5e République est une formidable machine à éliminer la diversité politique et à broyer le débat politique. Il serait peut-être temps de s'en apercevoir.

    En refusant toute réforme institutionnelle, François Hollande a pris un gros risque à trois mois de la conférence sur le climat : affaiblir ceux qui, par-delà leurs divergences, ont été les précurseurs d'un autre modèle de société, plus en harmonie avec les équilibres naturels. Avec cette stratégie machiavélique, il prive notre pays d'une voix originale, parfois agaçante, mais irremplaçable. c'est ce qu'on appelle un beau gâchis politique...   

     

    (1) Mon propos n'est pas de faire un lien entre ces deux courants qui ne partagent aucune valeur, mais d'expliciter la fonction que le PC joua dans l'après-guerre et que prolonge, d'une certaine façon - et de la pire - le Front de la famille Le Pen.  

  • A quoi servent encore les partis ?

    Coup sur coup, les deux principales formations politiques françaises ont organisé leur congrès, fondateur pour les Républicains, nouveau nom donné à l'Union pour une majorité populaire ; d'orientation pour le parti socialiste. Evidemment, les deux contextes ne se ressemblent pas. D'un côté, Nicolas Sarkozy entend construire un appareil entièrement dévoué à sa réélection en faisant un hold-up magistral sur le terme de républicain. Comme aucun scrupule ne l'a jamais habité, l'ancien président tente dans sa formation "républicaine" de faire taire toutes les oppositions. Les sifflets soit disant spontanés qui ont accompagné les interventions des deux rivaux Juppé et Fillon attestent de la volonté de limiter au maximum le débat interne.

    Une semaine plus tard, à Poitiers, le PS tenait son congrès d'orientation. A 60% (sur un effectif largement inférieur à la barre des 100 000), les militants ont soutenu le texte qui approuve globalement la politique gouvernementale. Majorité claire ? Pas si sûr car le texte qui a obtenu ce score est un savant compromis entre les tenants (chez les proches de Martine Aubry, mais aussi pour l'ancien premier ministre JM Ayrault) d'une inflexion de la politique gouvernementale (notamment pour coller aux attentes des classes populaires) et des supporters de Manuel Valls pour qui il faut amplifier l'effort de renforcement de la compétitivité de l'économie française. Quelle est finalement la ligne proposée par le parti ? Personne ne le sait finalement. Ce n'est pas grave car l'opération pour l'exécutif est réussie : un parti de gouvernement qui ne sait pas ce qu'il veut ne risque pas trop de taquiner le dit gouvernement.

    On notera que la maire de Lille est la grande perdante dans cette affaire : en permettant à ses partisans de mêler leurs voix aux "blairistes" supporters de Valls, elle se condamne à ne plus avoir une expression autonome au sein du parti. Comment pourrait-elle à l'avenir condamner une orientation qu'elle a approuvée peu ou prou à Poitiers. Reste en plus un sujet d'amertume pour elle avec la perte de contrôle de la fédération PS du Nord, hautement stratégique...

    Par-delà les différences entre un parti à l'américaine centrée sur une personne et un parti godillot qui organise sa stérilité politique (merci Jean-Christophe Cambadélis !), un même constat : le modèle des partis n'est plus adapté à l'exigence démocratique et au double besoin de libre expression et de formulation de propositions. La première fonction est de plus en plus assumée par les divers forums réels ou virtuels (les réseaux sociaux) dans lesquels s'inscrivent les citoyens. La plupart des militants politiques sincères déplorent la faiblesse des réunions dans les instances de leur parti. Les universités d'été sont davantage orientés vers la relation qu'entretiennent les leaders politiques avec l'opinion via les médias que vers la formation de leurs militants (ce à quoi ils étaient destinés initialement). 

    Quant à la dimension programmatique, elle est maintenant l'affaire des experts via les think thank ou les groupes thématiques. Cela donne une orientation souvent "techno" aux programmes des candidats qui finalement se confrontent assez peu aux forces sociales constituées (syndicats, associations). Les propositions qui seront portées par les candidats sont en fait l'émanation d'un petit groupe d'experts issus du même sérail (ENA, Sciences Po, cabinets ministériels) qui ont un rapport pour le moins distendu avec les difficultés quotidiennes. 

    Ce double appauvrissement des partis les a conduit à se spécialiser sur une seule fonction : la sélection des candidats pour les différents scrutins. Les partis sont devenus des machines électorales qui attirent encore les ambitieux, souvent dépourvus de vraies convictions, et fait fuir les citoyens les plus inventifs et désintéressés. Comment s'étonner alors de trouver au sein des partis des Guérini, Balkany et autres voyous ? On rappellera d'ailleurs aux militants des Républicains et du PS que le patron des premiers est cité dans une dizaine d'affaires et que celui du second a été condamné à deux reprises...

    Comme des canards sans tête, les partis continuent leur route. Les enjeux de pouvoir ne vont pas s'amenuiser. On peut penser que l'appauvrissement intellectuel de ces derniers va, au contraire, exacerber les rivalités personnelles. Nicolas Sarkozy est, à cet égard, un beau symptôme du mal politique. Trois ans après sa défaite, il n'a pas esquissé la moindre auto-critique, la moindre idée nouvelle, mais il imprime sa marque dans un style qui mélange le sens du spectacle, l'art du mensonge et la violence verbale vis-à-vis de ses adversaires. Comme souvent, depuis une dizaine d'années, il donne le la dans la vie politique française, ce qui ne lasse pas d'inquiéter.

    Face à ce désastre démocratique, les citoyens ont tendance à baisser les bras, se repliant sur leur vie privée. Les plus lucides s'investissent sur des espaces publics assez restreints (associations de proximité, vie de quartier). Ici ou là, à l'occasion d'une cause d'intérêt général (défense des migrants, dérèglement climatique...), des mouvements de citoyens commencent à formuler des propositions. Sauf qu'ils ont du mal à influencer les sphères dirigeantes du pouvoir. Cette coupure entre acteurs de terrain et professionnels de la politique doit absolument se réduire. Sinon, les forces qui veulent tout détruire et qui s'appuient sur une exaltation de l'individu-roi, feront elles-mêmes le ménage...

  • Nous en sommes là, trois ans après...

    Comme depuis plusieurs décennies, les élections locales se soldent par une sanction du pouvoir national. A chaque fois, les citoyens font payer aux élus locaux, soit par un vote d'opposition, soit par une abstention, l'absence de résultats tangibles en matière d'emploi, de lutte contre les inégalités ou d'insécurités... A la faveur de dix années de la droite au pouvoir, la gauche a conquis élection après élection (2004, 2008, 2011) une large majorité de départements. En l'espace de deux dimanches, la proportion s'est inversée : deux tiers des départements sont désormais aux mains de la droite. Le désastre absolument inégalé dans l'histoire des élections cantonales se lit dans la quasi disparition d'élus de gauche (deux ou quatre) dans nombre de conseils départementaux. Il se trouve même quelques départements, comme le Var ou les Yvelines, où la gauche n'aura plus de représentant au sein de l'assemblée. Comme si elle était rayée de la carte politique...

    Voilà donc où nous en sommes trois ans après l'arrivée de François Hollande au pouvoir. Précisons tout de même que la plupart des exécutifs locaux n'ont pas démérité, notamment dans la mise en oeuvre des politiques sociales. Pour autant, si on rentre dans le détail de celles-ci, on remarquera que certaines majorités de gauche ont résisté à la tornade, notamment grâce à des actions particulièrement audacieuses. Citons notamment la Meurthe-et-Moselle (le seul département resté à gauche de la grande région Champagne-Ardennes-Lorraine-Alsace), la Loire-Atlantique ou bien l'Ardèche... 

    Y'aurait-il une malédiction de la gauche au pouvoir ? Une impossibilité de changer les choses ? Pour la courte expérience Hollande, il est difficile de répondre à cette question tant ce pouvoir a renoncé à mener des combats de gauche souvent avant même d'engager la bataille. Aussi bien sur la réorientation de la politique européenne que sur la limitation de l'omnipotence des banques, sans oublier la réforme fiscale, les gouvernements Valls et Ayrault ont très souvent déposé les armes avant de les utiliser. Même l'occasion historique donnée par la victoire de Syrisa en Grèce pour changer la vision de la construction européenne a été gâchée.

    Par conviction et/ou par paresse intellectuelle, le gouvernement de "gauche" a repris sans sourciller l'antienne de la chasse aux déficits. Qu'importe si les collectivités locales sabrent à tout va dans leurs budgets d'investissements, si les entreprises mettent la clé sous la porte ou licencient, faute de carnet de commandes... Et même si la fameuse croissance, le nouveau Veau d'or que nos technos ou communicants implorent matin, midi et soir, frémit légèrement, elle ne sera pas en mesure de dégager un horizon à des millions de concitoyens qui sont devenus adeptes de la devise punk : "No future".

    Puisque le premier ministre a déjà prévenu que le cap ne serait pas changé et qu'il nous suffit d'attendre les résultats avec le "retour à la compétitivité", le scénario des des prochains mois est presque connu. Le congrès du PS de Poitiers en juin prochain va donner lieu à une bataille frontale entre deux lignes. L'appareil, servi par le départ, souvent sur la pointe des pieds, de nombreux militants qui ont cru au programme du candidat Hollande, devrait l'emporter autour d'un texte d'orientation ménageant la chèvre et le chou. S'ensuivra une séquence de déliquescence où la seule ambition du pouvoir sera de limiter la casse aux élections régionales. Allez, 2 ou 3 régions conservées par le PS, ce serait déjà Byzance !

    Cette absence de réponse au désarroi populaire est du pain bénit pour le Front national qui n'a pas besoin de présenter des candidats crédibles pour engranger des scores à 20 ou 30 %. Il leur suffit d'accoler le logo "bleu Marine"... A force de mensonges, de manque de courage (le courage, ce n'est pas de sortir la bombe nucléaire du 49.3...) et d'absence de représentativité sociologique des responsables, plus grand monde ne croit à la parole des politiques. La thèse du complot, du "on nous cache des choses", fait des ravages et alimente la stratégie des démagogues, de Nicolas Sarkozy à Marine Le Pen, qui pensent qu'il faut répondre à des émotions par d'autres émotions. Ceux-là signent la mort de la politique, ou en tout cas de l'idéal démocratique, qui suppose capacité de réfléchir et d'arbitrer entre des choix possibles.   

    Nous en sommes là, trois ans après la victoire de François Hollande. Nous en sommes à nous demander qui du candidat PS ou UMP, sera au second tour de 2017 face à la représentante du Front national. Nous en sommes à espérer qu'au moins un citoyen sur deux se déplace aux élections (et comme cela devient de plus en plus difficile, on parle maintenant d'instaurer le vote obligatoire).

    Alors, que faire ? Eviter de désespérer, essayer en tout cas, pour ne pas jeter le bébé avec l'eau du bain. Distinguer la critique (nécessaire, vitale) des pratiques politiques de la destruction des (derniers) idéaux. Participer, relayer les dynamiques qui font revivre l'idéal citoyen dans les quartiers et les campagnes, être à l'écoute de tout ceux qui, quittant leur fauteuil devant cette maudite télé (il faudra qu'un jour on lui règle son compte à celle-là) innovent et inventent, n'attendant pas tout "d'en haut".

    Cela suffira-t-il à reprendre du terrain sur la gangrène décliniste et populiste qui a déjà contaminé une partie du peuple ? C'est loin d'être certain. Mais baisser les bras ou continuer à foncer dans le mur, comme le fait avec une belle opiniâtreté le premier ministre, nous mène assurément à un nouveau Munich politique. Il est encore temps peut-être, mais il est vraiment temps.

     

    Michel Dinet.jpgPS : cet article est dédié à Michel Dinet, décédé voici tout juste un an, politique innovant et chaleureux (jusqu'à sa mort, il présida le conseil général de Meurthe-et-Moselle), toujours soucieux du collectif et de l'intérêt général. Avec lui j'eus le plaisir de réaliser un livre d'entretiens ("Réenchanter la démocratie", aux éditions Lignes de repère, octobre 2014). Son absence après ce désastre démocratique est cruellement ressentie, et pas seulement en Lorraine.     

  • "Nous sommes Charlie", mais après ?

    Une émotion d'une intensité, sans doute supérieure à celle qui suivit le 11 septembre 2001, a saisi notre pays après l'attentat contre le journal satirique Charlie Hebdo, en ce funeste 7 janvier 2015. Bien entendu, l'ampleur du massacre (au moins 12 morts), la personnalité des
    victimes (le haut du panier du dessin de presse, notamment Cabu et Wolinski) et la sauvagerie de ce meurtre de masse expliquent l'ampleur du traumatisme national. Mais cela va au-delà : il y a dans cette réaction massive et (relativement) unanime une interrogation profonde sur l'avenir du vivre-ensemble en France.

    Certains se rassureront, à bon compte, en soulignant la mobilisation citoyenne très large et transcendant tous les clivages qui s'exprime depuis ce mercredi. A court terme, il est, en effet, probable que la digue républicaine va tenir. Malgré les provocations de quelques histrions venus essentiellement de l'extrême droite, la quasi totalité des responsables politiques tient le cap de l'unité nationale. Pour l'instant, tout le monde "se tient". Cela durera-t-il ?

    Ce à quoi nous avons assisté hier place notre République dans une situation inédite : ceux qui ont, semble-t-il, commis ces actes d'une barbarie innommable, ne sont pas des Palestiniens, des Iraniens, des Algériens, venus poser des bombes sur notre sol, souvent pour faire pression par rapport à des conflits régionaux (ce fut le cas dans les années 80 et 90, notamment). Comme avec Mohammed Merah voici presque deux ans, les meurtriers des "libres-penseurs" de Charlie Hebdo ont grandi sur le sol national, ont fréquenté les écoles de la République, sont des citoyens français. La haine qu'ils retournent contre les "institutions" de notre République doit nous interroger sur ce qui s'est passé depuis une vingtaine d'années. Qu'est ce qui a été raté ? Pourquoi, non seulement n'ont-ils pas cru à la promesse d'un avenir possible dans notre pays, mais ont-ils construit leur personnalité d'adulte (ou d'adolescent) dans l'espoir de détruire ce qui fait notre socle commun ?

    Il ne s'agit pas de disculper les assassins : rien ne peut justifier de tels crimes. La responsabilité de ceux qui tuent et de ceux qui arment les soldats de la haine est totale. Pour autant, on doit s'interroger sur les sources de cette détestation de ce que nous sommes. Comme beaucoup l'ont souligné, les tueurs sont, souvent depuis longtemps, sous influence d'organisations terroristes internationales. Ils ont subi un véritable endoctrinement, "bénéficié" parfois d'un entraînement militaire. Ils sont persuadés d'être en mission contre les "mécréants" et le martyre dont ils rêvent doit leur donner les clés d'un paradis - dont aucun croyant ne voudrait. 

    Mais pourquoi ces organisations criminelles ont-elles pu acquérir une telle emprise sur ces apprentis terroristes ? Pourquoi ces derniers se sont-ils détournés de la promesse républicaine, non pas pour se réfugier dans une marginalité ou dans la construction d'une contre-société, mais pour détruire les fondements de notre société ? La question ne peut être esquivée - sous prétexte d'actes barbares qui seraient hors de portée de notre humanité - car à la refuser, nous risquons de voir le scénario du nihilisme terroriste se rejouer très souvent.

    Quel projet collectif proposons-nous aux nouvelles générations ? Quel espoir de progrès peuvent-elles nourrir pour elles et leurs (futurs) enfants ? Qu'est-ce qui peut faire rêver aujourd'hui ? C'est à ces questions que chacun est tenu de répondre, à commencer par ceux qui aspirent à prendre les rênes du pays.

    Car il faut bien le reconnaître: le "spectacle" auquel nous assistons mois après mois est peu ragoutant : de plus en plus d'exclus du travail ou condamnés à des emplois sans intérêt et mal payés ;  des inégalités sociales - et surtout culturelles - de plus en plus profondes ; une éducation nationale qui privilégie essentiellement la dimension abstraite des connaissances et développe les valeurs de compétition individuelle ("chacun contre chacun") ; une élite érigée en caste qui jamais ne se remet en cause et qui ne connaît pas la crise - avec la complicité des gouvernants qui viennent des mêmes grandes écoles ; des scandales politico-financiers en veux-tu-en-voilà ; une classe politique monocolore, souvent "hors-sol" (combien ont connu le chômage, les fins de mois difficiles et la difficulté à se loger ?) et inefficace. Edgar Morin a résumé justement la situation dans un tweet : "La folie meurtrière gagne du terrain en même temps que la déraison intellectuelle et l'impuissance politique." 

    Par-delà la nécessaire unité nationale pour adresser un message clair aux artisans de l'apocalypse, c'est un autre chantier qu'il faut ouvrir avec toutes les bonnes volontés dans les associations, l'économie sociale et solidaire, les mouvements de jeunes et de vieux, les créateurs d'entreprise, les "veilleurs d'humanité". Avec une boussole : comment refonder en profondeur notre République ? Quelles priorités ? Quelles réformes ?

    Une fois que l'on aura défini des objectifs ambitieux et atteignables, il nous faudra réfléchir à notre cadre institutionnel. Comment ne pas voir que notre Ve République construite par et pour un seul homme (et quel homme : de Gaulle) n'est plus adaptée aux exigences d'une démocratie plus horizontale et moins personnalisée ? Comment penser ouvrir et réussir des chantiers d'ampleur quand l'exécutif et le législatif sont élus pour cinq ans (en fait quatre car la dernière année est consacrée à se faire réélire) ?

    Si l'après "Nous sommes Charlie" débouche sur une véritable prise de conscience générale et un désir de changement, le "martyre des 12" n'aura pas été vain. Sinon, je crains bien que notre pays soit promis à un avenir sombre. Le choix est simple : le sursaut général ou les larmes !