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Parti socialiste - Page 3

  • Plongée dans la France rurale de peu et d'amer

    L'un des principaux enseignements de ce scrutin présidentiel a été la très forte progression de Marine Le Pen essentiellement dans les zones rurales profondes, là où l'insécurité "physique" et la forte immigration ne sont que des choses "vues à la télé". De nombreuses analyses ont tenté d'expliquer ce phénomène, de façon plus ou moins pertinente. La question de l'isolement, le sentiment de ne plus comprendre les évolutions d'un monde qui va de plus en plus vite ont été soulevés, tout comme des éléments plus objectifs comme la misère sociale et culturelle, l'explosion du prix du carburant (particulièrement sensible quand on vit à 30 km du chef-lieu).

    camapagne françois hollande,marine le pen,abstention,rsaLa Mayenne est un bon exemple de cette percée. Dans ce département de l'Ouest rural (300 000 habitants), marqué par le cléricalisme puis par la démocratie-chrétienne, Marine Le Pen a réalisé le 22 avril près de 15 % des voix (27 000 voix), derrière Sarkozy (30 %) et Hollande (26 %), mais devant Bayrou soutenu pourtant par le président du conseil général et sénateur influent, Jean Arthuis. En 2007, son père avait réalisé 14 000 voix (7,5 %) et 19 000 en 2002 (11,5 %). En dix ans, le porte-drapeau des thèses d'extrême droite a gagné plus de 8 000 voix et 13 000 par rapport à 2007 (alors que la participation était supérieure voici 5 ans). Cette évolution est générale dans l'Ouest : en Vendée, terre aux caractéristiques assez voisines, le FN est passé en cinq ans de 6,5 % à 15 % des voix. Dans l'Orne, voisine de la Mayenne, un territoire encore plus rural, le vote Le Pen est passé de 12 à 20 % (au-dessus donc de la moyenne nationale).

    A une vingtaine kilomètres de Laval, ma mère Madeleine Bouttier, militante socialiste chevronnée, est partie à la rencontre des habitants pour les convaincre de votcamapagne françois hollande,marine le pen,abstention,rsaer "François Hollande". Elle a ciblé les petits îlots de logements HLM qui se sont construits dans ces communes rurales et qui abritent des personnes très défavorisées. Chez ces personnes très peu politisées, elle ne s'est pas contentée d'un "bonjour. je représente le candidat..." et de donner un tract qui finira rapidement à la poubelle, mais a pris le temps de discuter avec tous ceux qui souhaitaient engager la discussion. Parmi eux, évidemment des électeurs de Marine Le Pen. Elle a couché sur le papier cette plongée dans une France de peu et d'amer. Je publie donc son témoignage qui vaut bien de longs développements.

    « La première séquence de porte-à-porte, avant le premier tour, m'a laissé dubitative. Mis à part quelques personnes refusant de nous écouter, nous avons été bien accueillis, certains se défoulant, avec des "vivement qu'on le mette à la porte, ce petit coq", d'autres se disant bien informés, d'autres, enfin, nous écoutant poliment.

    Première commune: inscrits 340, exprimés 290, Le Pen 79 voix (27,24 %). Première porte : "Je suis volontaire pour la campagne de François Hollande, je passe vous voir pour répondre à vos questions, vous écouter..." Une jeune femme: "Si j'avais une seule raison de voter Hollande, c'est pour la retraite, mon père est usé, il a commencé à travailler jeune pour qu'il ait la retraite à 60 ans." Sa mère: "Je suis au chômage. Sarkozy a rien fait pour nous." L'homme jeune, présent, n'a rien dit.

    Dans un garage, trois hommes discutent autour d'une anisettes. Des ouvriers du bâtiment, l'un la soixantaine, le second de 30 ans et l'autre de 40 ans. Discours du Front national. J'entends leurs récriminations : "le taxi qui n'est plus remboursé pour aller voir le chirurgien qui l'a opéré." "l'étranger qui a plus d'avantages sociaux que l'étranger", "le bougnoule"... Dans la discussion, ils glissent : "Sarko, c'est les riches et Hollande, c'est le social."

    A une autre porte, un homme m'ouvre : "Non, non, mon choix est fait; ils sont tous pareils." Une autre femme, jeune, n'est pas inscrite ; a déménagé récemment. Une femme, la cinquantaine bien sonnée : "Je voterai Hollande, je suis ouvrière, c'est normal." Une autre femme fera le même choix : "Ras-le-bol de Sarko. Tout ce qu'il a promis et n'a pas fait." Un homme au visage haineux : "ça ne m'intéresse pas" et me ferme la porte au nez.

    Un couple, la quarantaine, m'ouvre. L'homme : "Parlez avec ma femme, c'est ma femme qui s'en occupe". "Il ne vote pas", me dit-elle. Elle a des questions: "Est-il vrai que les étrangers auront le droit de vote?" J'explique pourquoi, à quelles conditions, les limites, les autres pays européens où ce droit de vote existe. Elle écoute et est visiblement intéressée. Des enfants qui jouaient dehors arrivent. Elle me dit en riant: "Ils en parlent à l'école et me disent qu'il faut voter Hollande car Sarkozy a supprimé beaucoup d'enseignants". J'embraye sur la justice sociale ; je crois l'avoir convaincu. Le mari, dans l'escalier, écoutait. Je lui dis : "Pourquoi ne votez-vous pas?" "ça ne m'intéresse pas", me répond-il. Je lui dis: "Bientôt, votre fille vous convaincra de voter". Je repense à ce que m'avait dit une jeune Lavalloise ayant fait du porte-à-porte avec moi : "Mes parents ne votaient pas ; cette année, ils vont le faire. C'est l'école qui m'a fait découvrir les enjeux."

    Dans ma commune, je recommence l'opération dans les HLM de mon voisinage. Une famille avec 5 enfants accepte de me faire rentrer. Là aussi, c'est la femme qui participe aux échanges. Elle ne veut plus de Sarkozy, son mari ne vote pas, complètement en marge, ne retrouve pas de travail, son RSA a été supprimé parce que, me disent-ils, sa femme distribue Ouest-France le matin dans deux communes et ils ont trop de revenus. Les questions portent sur l'emploi, l'école... La femme suit à la télé la campagne.

    Le lendemain, je propose à une femme que je rencontre au chalet d'échanges et de savoirs d'aller chez elle pour parler des présidentielles. Elle accepte et je lui demande d'inviter une autre femme qui suit aussi les activités d'insertion. D'emblée, la seconde, plus âgée, me dit : "C'est secret ce qu'on a voté." Mais à ces questions, elle se trahit. "Est-ce vrai que les étrangers prennent notre travail?; "Pourquoi certains viennent à la banque alimentaire avec de belles voitures?" "Il parait que des jeunes viennent deux jours au travail et qu'ils ne reviennent pas." "Il parait que le tueur de Toulouse était connu de la police, mais c'est à cause des juges qu'on l'a relâché." Pendant une heure et demie, j'explique les heures supplémentaires défiscalisées, le contrat de génération de Hollande, les problèmes d'effectif dans la police et la justice... Je leur conseille aussi de regarder d'autres chaînes que la Une. Et je fais de l'instruction civique en répondant à leurs questions : "Et si je mets un bulletin de chacun dans l'enveloppe, est-ce que cela comptera pour chacun?" "Comment faire pour voter à la place de quelqu'un?" "comment ça se passe pour compter les voix?"

    Une "tracteuse" m'a rapporté ces réactions de deux ouvriers agricoles : "Les politiques ne nous regardent plus, ils nous méprises, nous comptons pour rien" "Sarko fait ce qu'il peut, mais y'a la crise" (cette personne ne regarde que TF1). »

        

  • Nous ne sommes plus en mai 1981 !

    Ce titre en interrogera certains : comment quelqu'un qui intitule son blog d'analyses politiques « 10 mai » (1) peut-il se méfier de cette analogie historique que le journal Le Monde cite allègrmai 1981,françois hollande,françois mitterrandement dans son éditorial? Le risque, pourtant, est de rester trop imprégné du souvenir de la première victoire de la gauche sous la Ve République et de croire que l'histoire se répète...

    Points communs, 31 ans plus tard...

    Certes, tout pousse à faire un parallèle entre le scrutin de 1981 et celui de 2012. Même rejet du sortant (VGE et Sarkozy), même score (51,7 %), même lieu pour la fête (d'abord une ville de la France profonde – Château-Chinon pour Mitterrand, Tulle pour Hollande – puis la Bastille). Jusqu'au prénom identique... En 1981 comme aujourd'hui, il y a le même espoir d'une rupture avec une période marquées par les affaires et les scandales en tout genre. mai 1981,françois hollande,françois mitterrand

    Pour le reste, rien ne peut permettre une analogie entre les deux périodes. Le poids du parti communiste a été divisé par trois ou quatre (le score de Mélenchon ne doit pas induire en erreur sur la vraie influence du parti dirigé par Pierre Laurent). La mouvance écologiste, même affaiblie par le ratage de la candidature Joly, pèse réellement sur l'échiquier politique, ce qui remet en cause une certaine vision scientiste et souvent productiviste qui a été (est ?) celle de la gauche.

    Tout, ou presque, a changé

    De plus, la société n'a plus rien à voir avec ce qu'elle était. Hier, elle était encore très « blanche », corsetée, structurée par la famille « classique », l'information circulait au mai 1981,françois hollande,françois mitterrandcompte-goutte et les traditions politiques familiales était une réalité rarement contestée. Aujourd'hui (il suffisait, pour s'en convaincre, de regarder l'assemblée à la Bastille), la société est très multicolore, très métissée, l'information (le meilleur comme le pire) circule plus vite que la lumière et une partie importante des citoyens ne sent pas appartenir à une famille politique.

    La relation au nouveau Président de la République n'est absolument pas la même : François M. était respecté, craint, haï parfois, il se situait (même si c'était fort discutable) dans la lignée des grandes figures de la gauche, de Jaurès à Blum ; François H. a deux « pères » en politique (Jacques Delors et Lionel Jospin), mais ne porte pas en lui, dans ses gênes, cette mystique de la politique. « Normal » a-t-il souhaité se définir et de ce point de vue-là, il l'est totalement. Personne n'aurait imaginé dire de Mitterrand, l'homme de Vichy puis de la Résistance, le politicien de la IVe République puis l'opposant à de Gaulle sous la Ve, le rassembleur de la gauche, qu'il était un homme « normal ».

    Périls en la demeure

    Si le nouveau président revendique une part de normalité, la situation qu'il va trouver dans quelques jourmai 1981,françois hollande,françois mitterrands est totalement exceptionnelle. L'Europe est menacée d'implosion, le couple franco-allemand risque d'aller dans les prochaines semaines, la zone euro craque de toutes parts, les « marchés » comme on dit sont aux aguets, prêts à sanctionner toute audace économique. Et puis ne parlons même du chômage qui pourrait s'envoler dans les prochains mois, de l'endettement qui pèse lourdement sur nos épaules et le spectre de la pauvreté qui plane sur des franges de plus en plus larges de la population française. Là encore, rien à voir avec la France qui sortait des 30 glorieuses et qui croyait en la reprise de la croissance...

    Fractures dans la carte électorale

    Sur le plan électoral, il faut regarder d'un peu plus près les résultats. L'écart, tout étant moins large que je l'avais prévu, est suffisamment confortable (1,15 million de voix) pour que le résultat ne souffre d'aucune contestation. Pour autant, les plus de 2 millions d'électeurs qui ont voté blanc ou nul montrent que la candidature Hollande n'a convaincu qu'une majorité relative d'électeurs. Dans certains départements très ouvriers et/ou ruraux où Marine Le Pen avait obtenu entre 20 et 25 % des suffrages, la proportion d'électeurs ayant voté blanc (comme la leader du FN) ou nul est impressionnante : 7 % à 8 % dans le Pas-de-Calais, dans l'Indre ou encore la Meuse. Certes, la moitié des électeurs du FN du premier tour s'est reporté sur le candidat sortant, mais Marine Le Pen, en encourageant officiellement à voter blanc et officieusement à choisir Hollande, a montré qu'elle pouvait contribuer à faitre chuter un candidat malgré (ou à cause de) sa propension à surfer sur les thèmes frontistes.

    La carte électorale dégage aussi un autre enseignement, inquiétant pour François Hollande. Il est largement élu dans la moitié ouest de la France (sur une ligne qui partirait de Dunkerque pour aller jusqu'à Perpignan) alors qu'à l'exception de quelques régions (les 5 départements les plus septentrionaux et un bout de Rhône-Alpes) il est largement battu dans la moitié Est là où la désindustrialisation et les nouveaux flux de population sont les plus importants. Deux pays se font face qu'on peut résumer ainsi (de façon volontairement caricaturale).

    Les deux France

    D'un côté, une France tempérée, de tradition radicale-socialiste (le Sud-Ouest) ou démocrate-chrétienne (l'Ouest) où le style mesuré et tout en rondeurs de Hollande a bien fonctionné et où la vie associative est très dense. Toute la Bretagne a plébiscité Hollande qui obtient 56 % des suffrages.

    De l'autre, une France, parfois pauvre, parfois prospère, très inquiète des audaces de François Hollande et des conséquences de l'ouverture des frontières. Les 57 % obtenus par Sarkozy en PACA prouvent que le peuple de droite ne s'est pas disloqué malgré les violentes critiques qu'a rencontrées le candidat sortant. A cette coupure géographique très nette, s'ajoute une autre fracture, entre des grandes villes (toutes, sauf Nice, acquises à Hollande) et des petites villes et espaces ruraux majoritairement sarkozystes. La situation de Paris est, à cet égard, symptomatique : en 2007, Sarkozy disposait d'une très courte avancé alors que cette fois, il est distancé de 11 points (+ 110 000 voix de différence).

    Donc, François Hollande va devoir reconquérir des pans de la population qui n'ont plus vraiment confiance dans la politique ou sont paralysés par des peurs (fondées ou non) à partir desquels ils développent parfois un discours séparatiste (« on reste entre nous »). La difficulté du socialiste, c'est qu'il a été élu par une frange très urbaine, globalement plus favorisée que la moyenne et qui, elle aussi, a de plus en plus de mal à comprendre cette autre France, plus frileuse. A la lecture de ce constat assez implacable, on comprendra pourquoi il est difficile de sombrer dans la douce nostalgie de Mai 81. Un temps qui, malgré les clins d'oeil de l'histoire, n'existe plus.

     

    (1) Coïncidence totale : ce post d'après élection est le 100e du blog que j'ai créé voici trois ans, le 10 mai 2009. De mois en mois, de plus en plus de visiteurs consultent ce blog (en moyenne près de 3000 visites mensuelles depuis juin 2011). Que chacun soit remercié de l'intérêt porté à ce travail (plaisir) de déchiffrage des enjeux politiques. Alternance ou pas, le propos de ce blog ne changera pas et la liberté de ton s'exercera également sur le nouveau pouvoir. En appliquant la maxime bien connue : qui aime bien, châtie bien !

  • A quoi a vraiment servi cette campagne ?

    Nous voilà donc à une semaine du premier rendez-vous électoral de ce printemps décidément très politique. Le moment de faire un premier bilan de deux mois 10 candidats 2012.jpgde campagne électorale, depuis l'entrée officielle en campagne du président sortant (voir mon post du 15 février). Essayons de baliser le champ de réflexion autour de trois grandes interrogations.

     

    1/ Les rapports de force ont-ils changé ?

    Par moment, on peut se demander si la campagne électorale a vraiment produit des effets. A part la montée spectaculaire (et assez exceptionnelle) de Jean-Luc Mélenchon qui a grosso modo doublé ses intentions de vote depuis février, les positions entre les deux favoris n'ont pas beaucoup bougé. Certes, Nicolas Sarkozy pourrait talonner (voire dépasser) Franprésidentielle.jpgçois Hollande au premier tour, mais c'est en grande partie dû à l'élimination de concurrents potentiels comme Hervé Morin, Christine Boutin ou Dominique de Villepin (les deux premiers s'étant ralliés au candidat UMP). De plus, son discours ultra-droitier lui aurait permis de grignoter quelques voix tentées par Marine Le Pen, alors que le positionnement mal compris de François Bayrou lors du drame de Toulouse (il avait continué à faire campagne comme si de rien n'était et estimé que la dérive de Merah était le fruit de la société) aurait amené certains de ses supporters à lui préférer la posture présidentielle de Nicolas Sarkozy.

    Mais pour lui, l'essentiel – et le plus grave – est ailleurs : le rapport de force avec Hollande au secour tour. Dans le meilleur des cas (en tenant compte de la marge d'erreur inhérente aux sondages), il serait à au moins 6 points du candidat socialiste, ce qui nous ramènerait au rapport de force, inversé, de 2007. Certes, l'argumentaire de l'UMP est bien rôdé : on ne peut pas présumer du second tour tant que le premier n'a pas révélé ses résultats ; après un discours très droitier, le candidat sortant va s'adresser aux électeurs centristes et sa tâche sera facilitée par les appels du pied des socialistes à l'électorat Mélenchon, ce qui pourrait mettre en syncope plus d'un centriste ; la gravité de la crise pourrait conduire des électeurs hésitants à faire le choix d'une continuité plus rasssurante que « l'aventure Hollande » etc.

    Sauf que jusque-là, comme nous l'avons déjà écrit (post du 2 avril), le candidat sortant n'a pas beaucoup valorisé ses habits de président, se mettant dans une curieuse position de challenger. Cette posture agressive, parfois iconoclaste (par exemple sur Schengen), souvent en décalage avec la position euro-responsable qu'il a voulu asseoir dans la seconde partie de son quinquennat, n'est pas de nature à dissiper les inquiétudes de tous ceux, de gauche comme de droite, qui l'ont trouvé trop agité, peu rassurant et n'incarnant pas une constance et une profondeur de vue requises par l'exercice des plus hautes fonctions poliitiques. On en revient à ce qui représente le principal obstacle de sa candidature : sa propre personnalité. C'est sans doute cela qui rend le rassemblement au second tour autour de sa candidature particulièrement problématique.

     

    2/ Le grand favori a-t-il réussi à convaincre ?

    Là également, les deux derniers mois de campagne ne nous ont pas appris grand-chose. François Hollande est resté celui qu'il était pendant la campagne primaire des socialistes : solide, constant et surtout prudent. Il représente toujours l'anti-thHollande officiel.jpgèse de Nicolas Sarkozy, d'autant que celui-ci a été la caricature de lui-même. Jusqu'à son affiche officielle, le candidat socialiste campe assez efficacement le portrait du président de rechange. Pour autant, a-t-il convaincu qu'il avait un vrai dessein pour le pays ? On a du mal à répondre positivement à cette question. Certes, il a mis l'accent assez justement sur la priorité à la jeunesse et à l'éducation ; il semble sensible aux dimensions éthiques de l'exercice politique ; il garde un oeil sur l'état des finances publiques.

    Pour autant, ses silences sur la politique étrangère, son souci de ne pas trop bousculer la société française (et ses conservatismes souvent mortifères) et sa faible appétence pour l'exigence écologique montrent les limites du changement prudent qu'il entend incarner. Le grand défi pour Hollande reste le même : prouver qu'il peut être autre chose qu'un président par défaut. Il devra, sans doute dans l'entre-deux-tours, sortir de ses prudences pour susciter un enthousiasme autour de sa candidature qui lui fait encore cruellement défaut.

    3/ Cette campagne a-t-elle rehaussé le crédit de la politique ?

    On ne peut pas dire que ces deux mois de campagne ont brillé par leur intelligence et la hauteur de vue qui devrait être la règle au cours de ce grand moment de vie démocratique. Les médias ont souvent des mots très durs sur les petites manoeuvres des poliitiques, mais ils devraient, une fois encore, faire leur examen de conscience : abus des sondages et refus d'expliquer la marge d'erreur qui les entoure ; goût démesuré pour la petite phrase souvent sans intérêt...

    Quoiqu'en disent certains de mes confrères, les médias, surtout audiovisuels, fabriquent l'agenda politique en sélectionnant ce qui « intéresse les Français » et ce qui est « loin de leurs préoccupations ». Pourquoi, à un moment donné, ont-ils accepté de relayer la surenchère sur la viande hallal orchestrée par Marine Le Pen ? Pourquoi, un an après la catastrophe de Fukushima, ont-ils décrété que la question énergétique était réservée aux spécialistes et ne pouvait donc pas, dans les débats importants, rivaliser avec la question des rites d'abattage ? Pourquoi ont-ils tout d'un coup mis au second plan le débat sur l'avenir de la zone euro, alors même que les alertes chez nos voisins prouvent que rien n'est fondamentalement réglé ?

    Plus grave sans doute, le travail de décryptage des propositions des candidats n'est pas fait, ou de façon très superficielle. Les candidats lancent des chiffres, tablent sur des hypothèses de croissance souvent très optimiscanard bis.jpgtes, mais rarement confrontent ces données avec des études sérieuses, avec des chiffrages indépendants. « Le Canard enchaîné » de cette semaine propose ce travail de déconstruction particulièrement éclairant. Il nous apprend aussi les approximations du candidat sortant. Par exemple, sur le RSA, il escompte en durcissant les contrôles sur 1 milliard d'euros d'économies alors que, comme le rappelle le balmipède, « 1,7 million des pauvres qui y ont droit ne l'ont pas encore réclamée. S'ils se réveillaient, il en coûtera au moins 5 milliards de plus à l'Etat.

    Concernant François Hollande, le « Canard » insiste sur les zones de flou. Par exemple, l'embauche de 60 000 fonctionnaires pour l'Education nationale et les forces de l'ordre devrait conduire logiquement dans les autres ministères (puisque les effectifs globaux ne devraient pas bouger) à appliquer la règle sarkozyste du remplacement d'un fonctionnairMélenchon 2012.jpge sur deux partant à la retraite. Quant à Jean-Luc Mélenchon, l'hebdo satirique note la folie des grandeurs de son programme. Par exemple, le remboursement à 100 % des ftais de santé coûterait la bagatelle de 76 milliards d'euros. Mais là, d'une certaine manière, les chiffres importent peu puisque le porte-drapeau du Front de gauche ne pense pas, même dans le plus fou de ses rêves, gouverner un jour.

    Cette campagne révèle un problème de fond. Certains proposent des programmes qui n'ont que pour vocation de faire rêver (et de faire oublier les lendemains qui ne chanteront pas forcément ?) alors que d'autres sortent des chiffres qui paraissent sérieux, mais qui ne résisteront pas longtemps à l'épreuve de la réalité. Les premiers savent qu'ils ne seront pas aux commandes, donc veulent influencer les favoris. Lesquels doivent prouver qu'ils sont en capacité de gouverner (d'où les propositions chiffrées), mais en trouvant des accomodements avec la réalité des chiffres pour ne pas effrayer l'électeur moyen. Avec cette répartition des rôles, il n'est pas sûr que le débat démocratique en sorte gagnant.

  • Une campagne vraiment extra-ordinaire

    Où va la campagne présidentielle ? A trois semaines du premier tour, difficile de prévoir à quoi ressemblera le paysage politique à la fin de ce mois. S’il est plus que probable que les deux jean-luc mélenchon,marine le pen,nicolas sarkozy,françois hollandefinalistes seront Hollande et Sarkozy, il reste bien des points d’interrogation, aussi bien sur l’ordre d’arrivée des candidats que sur la tournure que prendra le second tour.

    La difficulté de toute prévision vient du fait que le scénario est totalement inédit. D’une part, c’est la première fois qu’un sortant confortablement élu (53 % des voix en 2007) accuse un tel retard par rapport à son challjean-luc mélenchon,marine le pen,nicolas sarkozy,françois hollandeenger, même s’il a rattrapé une partie de celui-ci. Etre à 44 ou 45 % des voix du second tour, à cinq semaines de celui-ci, ne s’est jamais vu dans l’histoire déjà longue de la Ve République. Cette situation atypique conduit à une sorte de renversement de rôle : le sortant se présente en homme nouveau, multiplie les effets d’annonce, attaque à tout-va son challenger et bien entendu "oublie" de se référer à son bilan. En face, ledit challenger (F. Hollande) fait une campagne de sortant, annonce au compte-goutte des propositions et évite de répondre aux provocations de son principal concurrent. Si on voulait être désagréable, on pourrait dire qu’il s’agit de l’affrontement entre un « sale gosse » insolent et impétueux qui voudrait tant amener son rival dans le bac à sable face à un notaire de province qui gère, en bon père de famille, son capital électoral et qui ne veut surtout pas recevoir le moindre éclat de boue.

    On reconnaîtra que ce scénario peut désorienter. Il n’est sans doute pas pour rien dans le désintérêt manifesté par l’opinion publique pour ce scrutin avec le risque bien réel d’un fort taux d’absentention. On est donc à des années lumière de 2007 où l’on avait vu deux candidats flamboyants – sans doute moins costauds – déclenchant les passions (il faut se souvenir de l’hystérie autour de Sarkozy et, on l’a oublié, de Royal), alors que François Bayrou suscitait un intérêt intellectuel très fort, transcendant les clivages.

    Cette fois-ci, le troisième homme de 2007 pourrait être le 5e et il semble lui aussi usé, répétant en boucle le même discours. Certes, on peut lui reconnaître d’avoir visé juste sur divers thèmes (l’endettement, les atteintes aux libertés sous Sarkozy..), mais la mayonnaise a du mal à prendre, d’autant qu’on a le sentiment que notre Béarnais revient vers ses eaux naturelles, le centre droit.

    L’élément nouveau par rapport à 2007, c’est que le débat s’est profondément pjean-luc mélenchon,marine le pen,nicolas sarkozy,françois hollandeolarisé autour de deux candidatures emblématiques, celles de Marine Le Pen et de Jean-Luc Mélenchon. Examinons d'abord le cas de la « chef » du front national. Une opinion répandue dans le petit monde politico-médiatique voudrait que sa campagne marquerait le pas et qu'elle réaliserait une contre-performance. C'est sans doute prendre ses rêves (le mien aussi) pour la réalité. Tout cela est lié à des sondages qui, après un début de campagne tout feu tout flamme la font plafonner à 14-15 %. Prudence cependant ! Car on ne soulignera jamais assez la versalité et l’existence d’une marge d’erreur d’au moins deux points : quand on nous annonce un candidat à 13 %, il peut aussi bien être à 11 % qu’à 15 %, ce qui change tout de même les données. De plus, les sondages ont pratiquement tout le temps minimisé le score du FN.

    Le climat d'inquiétude, voire de spleen national qui paralyse le pays depuis plusieurs années, accentué par la tragique tuerie de Toulouse, devrait une fois encore servir le discours de peur et d'exclusive à tout va qu'entretient, avec un certain talent, mademoiselle Le Pen. Certes, elle ne peut pas prétendre réitérer l’exploit de son père, en réalisant un « 21 avril à l’envers », mais elle suscite un intérêt réel au-delà de l’électorat traditionnel du Front national. La nouveauté, c’est qu’elle veut donner à son mouvement une crédibilité dont souffrait terriblement son vieux pater marqué par l'histoire de la seconde moitié du XXe siècle (l'Occupation, l'antisémitisme, les guerres de décolonisation, etc). Certes, nombre de ses propositions ne tiennent pas la route (notamment la fin de l’euro et l’immigration zéro), mais elle a réussi à faire croire à beaucoup qu’à la différence de son père, elle souhaite gouverner.

    Elle vise non pas 2012, mais 2017. D’ici là, elle espère que l’échec de Nicolas Sarkozy qu’elle va contribuer à faire advenir dans l’entre-deux-tours provoquera une explosion de l’UMP, permettant d’envisager une alliance, à l’italienne, avec la partie la plus droitière de feu le parti unitaire. Dans une compétition où Nicolas Sarkozy marche allègrement, et sans trop de mauvaise conscience, sur ses plate-bandes, elle entend marquer des points en rassemblant son camp et en séduisant ceux qui, par ras-le-bol, veulent renverser la table d'un système où ils ont sentiment que tout change pour ne rien changer.

    La candidaturjean-luc mélenchon,marine le pen,nicolas sarkozy,françois hollandee de Jean-Luc Mélenchon est à la fois la plus opposée qui soit à celle de Le Pen (par le choix de valeurs, par les références historiques), mais en même temps, celle qui s'alimente le plus de ce terreau de la désespérance. Là où le FN mise sur les ferments de la division et de la colère face au fatalisme de la crise, Jean-Luc Mélenchon exalte les vertus du politique pour redresser le pays. L'une joue sur le registre du « tout fout le camp », l'autre sur celui de « la volonté politique qui peut tout », mais ils sont l'un et l'autre l'expression d'une volonté de renverser la table. « Sortez-les ! », disait Mélenchon dans l'un de ses livres...

    Incontestablement, l'actuel député européen (peu actif, semble-t-il) marque cette campagne par son enthousiasme, son charisme et sa personnalité. Tout un chacun, même celui qui n'épouse ces idées, sent bien que la politique est sa raison de vivre et qu'il y met une forme de sincérité et un allant assez rares. Au risque d'en défriser certains, son énergie ressemble à celle qui anima Sarkozy en 2006-2007... Vraisemblablement, Mélenchon ira prendre des voix dans le flot qu'on annonce intense des abstentions et parmi ceux qui auraient pu céder aux sirènes du FN. Il refait adhérer aux vertus de la politique, propose un discours carré qui ne s'embarrasse pas d'un chiffrage économique et du sens du compromis qui a été la caractéristique des politiques depuis 1988 (avec la réélection de Mitterrand), si on enlève les deux premières années de la présidence Sarkozy. Il fait rêver, disent certains, et on aurait tort de gâcher son plaisir en ces temps de morosité.

    Mais quel serait le débouché d'un Mélenchon à 15 % (ce qui lui ferait retrouver le score du communiste Georges Marchais... en 1981) ? Incontestablement, cela obligerait François Hollande dont le score ne serait pas le double, à reprendre certaines de ses propositions. Avec le risque de faire fuir une bonne majorité des électeurs centristes dont la gauche a besoin pour gagner... Sans rentrer dans ces considérations purement tacticiennes, la question se pose de la « gestion » de ce capital électoral. En annonçant qu'il ne participerait par au gouvernement « social-libéral » de Hollande, Mélenchon se prive d'une possibilité de négociation avec les socialistes. Il conserve pour lui une forme de pureté « révolutionnaire », mais se condamne à n'être que la mouche du coche. En même temps, il lui sera très difficile d'entrer dans une équipe plus proche de l'esprit d'un Delors que d'un Mitterrand versus 1981. Pour le flamboyant candidat du Front de gauche, le plus dur commence le 23 avril...